DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre III

DE LA SPIRALE AU LABYRINTHE


OU

LE FIL TRINAIRE D'ARIANE




Cinq siècles environ avant J.-C., dans la pampa San José, près de Nazca, au sud-ouest du Pérou, les Fils des Vents du Pacifique ont taillé dans le sol des tracés d'animaux gigantesques, des animaux-labyrinthe. Et parmi ceux-ci, une araignée de 40 mètres de long, un singe à la queue en spirale de 80 mètres de long, comme si la vie animée naissait de cette spirale. Comme d'autres dessins, ces animaux présentent une « entrée » facilement repérable. Le singe est constitué « d'un seul trait, dont le départ et l'arrivée se trouvent sous la queue enroulée sur elle-même, si bien qu'en partant de ce point on peut en faire le tour complet et revenir à son point de départ sans sortir une seule fois du tracé. On imagine facilement qu'une telle continuité devait avoir une raison rituelle.(1) »

 




Araignée et singe de Nazca. Pérou.

Figure également parmi ces dessins un labyrinthe à trois circonvolutions. « Il ne mesure qu'une vingtaine de mètres de diamètre. C'est un miroir. La ligne indique le chemin et non les murs, vous avancez donc sur la ligne. Il existe également une sortie directe à partir du centre.(2) » Ainsi la spirale devient couloir, labyrinthe.
Cette spirale marque de son empreinte l'extrémité de nos doigts et il n'est pas deux empreintes digitales semblables comme il n'est pas deux destinées humaines semblables. Mais leurs sinuosités courbes rappellent le labyrinthe, à tel point que les Zoulous traçaient sur le sable, avec leurs doigts, après avoir fumé le chanvre, des labyrinthes complexes, ressemblant aux empreintes digitales, et dont le centre était la Hutte Royale (3).
Partout dans les représentations humaines, le simple tracé de la spirale primitive se complique et donne les labyrinthes à voie unique qui déploient leurs volutes en des tracés fascinants. Ceux des cathédrales comme les labyrinthes celtes à ciel ouvert, dérivent donc de la spirale ; ils la déploient en circonvolutions et méandres de façon surprenante, et celui qui veut en suivre le tracé pourra peut-être vivre l'expérience qui fut celle d'Henderson, grisé par ce mouvement : « Je n'arrivais plus à m'orienter consciemment, j'étais proprement “dérouté”, j'avais le vertige. Mais dans cette descente vers le chaos, mon esprit s'ouvrait à une nouvelle dimension cosmique, de nature transcendante. (4) »

 




Labyrinthe Zoulou. Afrique du Sud.

Les labyrinthes des cathédrales étaient autrefois appelés « citadelles de Troie » et la racine indo-européenne tro signifie tourner. La ville de Troie était-elle construite selon un tracé labyrinthique ? Toute ville est un labyrinthe peut-être... mais à voies multiples, un dédale ! Et les défenses labyrinthiques aux entrées des forteresses étaient utilisées en Inde.
Il est traditionnel de comparer le parcours humain d'une vie à un labyrinthe plus ou moins simple ou complexe selon que la société dans laquelle se déroule ce parcours est encore traditionnelle ou non. Quel sens a la vie ? En un premier temps, il est nécessaire de se recentrer pour s'accomplir. « Le labyrinthe, à l'intérieur de la cathédrale, donne d'ailleurs une représentation symbolique à cette marche de l'homme vers un centre, de ses déambulations sans fin, en quête de sens (5) », que ce centre soit le Minotaure crétois, la Jérusalem céleste des chrétiens, la Hutte Royale des Zoulous, un hexagone de miroir imaginé par Léonard de Vinci, il est toujours le lieu d'une initiation, c'est-à-dire d'une mort et d'une renaissance, le lieu de rencontre avec soi-même. Un petit traité anonyme de la littérature mystique indo-européenne met en scène l'aventure humaine de l'âme, de l'entité céleste qui emprunte le labyrinthe cosmique pour venir dans ce monde de l'exil, dans les défilés du microcosme. Au centre de son labyrinthe intérieur : « Il voit un shaykh, le maître de cette cité, qui siège sur un trône royal : “Je le saluai (...) ; il me rendit mon salut. Je lui parlai, il me parla. Tout ce que je faisais, il le faisait. Tout ce que je disais, il le disait. Je le considérai attentivement, et voici : c'était moi-même (...) Et il m'annonça mon retour à mon pays originel.(6) ” »

Comme chacun peut le remarquer, la voie du labyrinthe des cathédrales anciennes mène inévitablement au Centre.
Ce labyrinthe, peu d'auteurs le remarquent, n'a rien à voir avec celui d'Egypte décrit par Hérodote et par Strabon, ni avec celui construit par Dédale qui s'y perdit cependant avec son fils Icare. En Crète, « le labyrinthe recelait dans ses murs aveugles un lacis de couloirs, l'ambiguïté fallacieuse de mille parcours, où les marques d'une route se rompaient sur une erreur qu'on ne discernait pas et d'où l'on ne pouvait revenir(7) » au point que « d'innombrables détours et méandres rendaient impossible la reconnaissance d'une sortie.(8) » En effet, « il brouille les points de repère des différentes voies et il induit le regard en erreur par leurs sinuosités perfides.(9) » Ce sont lieux de pièges, d'impasses et de perdition... Ils redeviennent à la mode sous la forme de jeux offerts aux vacanciers, labyrinthes-dédales éphémères, ayant la forme d'entrelacs de maïs dans lesquels on se perd pour mieux se retrouver (10) . Tous les jeux vidéos déploient d'interminables dédales où le héros doit déjouer les embuscades des ennemis et des monstres. Plus sérieusement, les plongeurs qui descendent dans l'enchevêtrement des grottes sous-marines, comme aux îles Bahamas par exemple, tout comme les explorateurs qui redoutent les brouillards terribles de l'antarctique, avancent en posant un fil d'Ariane qui seul leur permettra de revenir sur leurs pas.

 




Mosaïque romaine de Cormerod. Canton de Fribourg. Suisse.

Les labyrinthes à voie unique dont on connaît le tracé n'offrent aucune difficulté de parcours, même s'ils peuvent être angoissants, au contraire de ceux à voies multiples faits pour perdre l'imprudent qui ose s'y aventurer. Les parois (11) du labyrinthe ne sont là que pour encadrer le chemin qu'elles enferment dans un jeu de pleins et de vides, avec pour seul choix réel d'aller de l'avant. Qui se risquerait à retourner en arrière ? Cela n'est pas envisageable, ni de rester sur place. Aller de l'avant dans la seule voie possible ne nécessite apparemment nul fil d'Ariane. Ceux qui ont précédé Thésée dans le labyrinthe crétois n'ont pu qu'arriver au centre, mais le Minotaure les a dévorés.

 




Mosaïque romaine.


Thésée est celui qui a été reconnu, celui qui a reçu un dépôt, telle est la signification de son nom d'après Plutarque. Ariane, la blonde, la très pure, la lumineuse, a reçu de Dédale, le constructeur du labyrinthe, la pelote de fil qu'elle lui donne et qui lui permet ensuite de ressortir. Dans un premier temps, il atteint le Centre « où seul le Héros peut aller impunément, où seul l'Eveillé a sa Demeure éternelle.(11) » Pour les alchimistes, le labyrinthe est le symbole de la matière en putréfaction ; atteindre le centre du tracé, la chambre secrète, permet de sortir régénéré.
Un dessin du XVe siècle représente Thésée coiffé d'un casque mercurien, tenant d'une main une massue semblable à celle d'Hercule, et de l'autre une petite sphère, symbole de la maîtrise du processus vital selon Parménide et Platon.

 




Dessin de la "Florentine Picture Chronique", Italie, 1460-1470.

Pourquoi ce rapprochement entre Thésée et Hermès ? La double hache crétoise appelée labrys, si souvent trouvée à Cnossos, n'a-t-elle pas le même sens symbolique que le caducée d'Hermès ? Cette double hache est l'attribut de Shango, dieu de la foudre chez les Yorubas du Nigéria.

 




Labrys, la double hâche crétoise
est l'attribut de Shango, dieu de la foudre chez les Yoruba du Nigéria.

L'Eveillé tient en main le binaire de la manifestation dont il connaît les deux tranchants. Il est au-delà de tout binaire, « dans l'Unité de l'Eveillé, au Centre du Labyrinthe » et fait alors retour dans la vallée « pour maintenir la conscience du Fil d'Ariane qui permet de ne pas se perdre dans les entrelacs du labyrinthe(11) ». La Source est en Lui au sortir du labyrinthe-dédale anti-créationnel et « lentement, la Vie revenant, » il apprendra « la première loi de la Vie qui est :
“Le Rythme du Respir”
Inspir et Expir étant le Rythme du “Respir-Dieu” » et « vous serez surpris de vous trouver
“dans la Spirale qui monte vers le Ciel”...(12) »
Quelle est alors le nouvel état d'être de celui qui ressort ainsi ?
TOUT VA DE SOI.
« Et la Source coule alors en suivant les méandres d'un nouveau Labyrinthe qui se construit, mais dans l'existence consciemment vécue, en conscience du Labyrinthe. ».

Mais d'abord faut-il entrer dans le labyrinthe en tenant en main ce Fil de la conscience « afin que la rencontre un jour avec le Minotaure ne se solde pas par la mort mais par la sortie du Labyrinthe. (11) »

 




Le Minotaure. Pièce de monnaie crétoise.

Il ne suffit pas en effet d'avoir tué le Minotaure, « c'est là que tout commence : car le réajustement à la Terre pour qui a vaincu le Minotaure n'est pas chose facile ; il ne s'agit ni d'épouser Ariane ni de congédier Ariane pour employer la nomenclature du mythe arrivé jusqu'à vous ; il ne s'agit point de se glorifier d'avoir atteint le Cœur du Labyrinthe et la sortie du Labyrinthe en étant resté en forme terrienne ; il faut encore aller au-delà (13) » pour un autre voyage, celui du Trois fois Né à l'image du Trismégiste. N'est-ce pas cela, avoir une Ligne de Conduite, ne pas rester au niveau de la voie ancestrale mais faire retour au Point Source de toute spirale, de tout labyrinthe ?
Que peut-il y avoir d'autre sur ce chemin puisque « à la sortie de tout labyrinthe, l'homme ne trouvera jamais que d'autres labyrinthes (14) » ? Sur le « Chemin Initiatique » il arrive un temps où « pourront s'écouler en vous tous les éléments de base qui formeront dans votre être les matériaux alchimiques dont vous avez besoin pour poursuivre vos pas à travers le labyrinthe de l'Initiation des Hiérophantes (15) » et parvenir à atteindre, par là, l'Ultime Réalité...

Dans tous les labyrinthes humains, le « Fil de Radiance d'Ariane [à tenir en main] dans les méandres des labyrinthes des jours (16) » est toujours triple. Tout humain déploie en effet sa vie sur les trois plans physique, émotionnel-relationnel et mental, qui le constituent dans son intégralité et dans son intégrité. C'est pourquoi en réalité le Fil d'Ariane est torsadé par trois, comme la Corne de la Licorne, l'animal mythique que seul, nous dit la légende, la Dame, l'être vierge par excellence, c'est-à-dire dépourvu de toutes notions, peut approcher.
Chacun des fils de ce Fil correspond donc à l'un des plans de l'être humain, un fil physique, un fil émotionnel-relationnel, un fil mental qui doivent s'équilibrer, se tresser et se déployer conjointement.
Sur le tympan de l'église de Wechselburg (Allemagne), l'Agneau de Dieu au centre est accompagné à gauche d'un nœud trinaire à trois boucles qui enlace le cercle et à droite, d'un carré noué des angles duquel jaillissent des fleurons trinaires. La Trinité cosmique fait jaillir sur Terre une vie nouvelle.

 




Tympan de l'église de Wechselburg.

Les sculpteurs lombards représentaient jadis un nœud composé par un ruban à trois fils qu'ils appelaient le Fil de la Trinité (17). Aussi, lorsque nous parlerons du Fil, le lecteur ne doit pas oublier qu'il s'agit de ces trois fils qu'il est bon parfois de distinguer pour mieux comprendre de quoi il s'agit, bien qu'ils n'en forment en vérité qu'un seul.
Ce Fil, c'est, nous dit la Langue des Oiseaux, le Feu-I-L, le Feu divin manifesté puisque I est, selon Dante, l'un des noms de Dieu (18). Et « la première fonction de l'humain, c'est l'incarnation du Feu (19) », non point le vol du feu divin comme le fit Prométhé voulant se l'approprier, mais la seule manifestation de ce Feu dans son Corps-Cœur sans désir d'ego. Cela ne peut se faire seul, c'est pourquoi il est dit :
« Prenez comme Guides ceux qui tirent vos Trois Fils, vos Trois Plans, et qui ne vous acheminent pas vers les luttes, vers l'introspection, vers le désir de tuer la dualité.
Prenez comme Guides, les Guides de l'humanité qui disent “ Unité toujours” (19) ».
L'âme s'incarne dans la Matière pour mettre en Œuvre ce Fil triple par les Filières qui lui sont propres, particulières. « La réitération d'une Filière marque l'incarnation de cette Filière. (19) »
Très peu nombreuses au départ, les filières se multiplient dans le phénoménal avant de se résorber de nouveau, les deux Filières essentielles étant, d’après le « Bréviaire du Chevalier, celle des Chevaliers et celle des Filles du Feu (20). L'histoire personnelle de chacun se résorbe alors pour laisser place à la seule Légende d'un cheminement qui s'image par Unité-Multiple-Unité. Faut-il attacher de l'importance aux détails, aux petites contrariétés de l'existence ? « Ne t'appesantis point, disciple de l'Ecole de Vie, sur les événements de ton quotidien. Ce sont autant de piqûres sur la trame du Fil unitaire qui te joint à chaque Instant, à tout Moment, à ton Unité. S'appesantir sur ces piqûres réitère la douleur, c'est pourquoi il fut dit : “Seule la Légende est à maintenir” (à main-tenir). (19) »
Le Fil de Radiance est le seul véritable Lien, le Lien avec le divin, le lien initiatique, le lien qui ne lie pas puisqu'il est rattachement conscient à la Source de Soi-même, ce Soi (Atma), qui est le même que le soi mineur, dans son Essentiel.
Selon l'expression populaire, perdre le fil de sa pensée, de son discours, de son idée, n'est-ce pas déjà quitter l'inspiration qui nous anime ? L'essentiel est de s'en remettre à cet au-delà de toutes les apparences, à cet au-delà de tout le raisonnable. « Ne perdez pas le Fil d'Ariane. Le Labyrinthe a sa raison d'être pour le retour conscient à la Toute Conscience.
Ne perdez plus votre Energie à vouloir rectifier, expliquer par la raison terrestre des problèmes irrationnels, aides au dépassement de votre raison raisonnante.(20) »
Alors, par ce Fil trine, le Feu divin fait son œuvre et tisse d'amour le devenir.
« La Chaleur de ton Cœur est un Lien universel (uni-vers-SEl ou uni-vers-Ciel), un Lien d'Amour. Lien qui ne lie pas car la Chaleur du Cœur n'est pas la tiédeur dans laquelle il fait seulement bon vivre.(19) »
La Chaleur du Cœur est l'Energie propulsive et chacun participe au Lien universel. En poussant les choses à l'extrême : « Ce n'est même pas le Fil d'Ariane que vous avez en main ; vous êtes le Fil.
Pour être le Fil, il ne faut point ni désir de Fil, ni désir de ramener autrui au Fil, ni notion que les autres ne sont pas dans le Fil. Autrui est toujours dans le Fil ; pour vous, il est toujours le Minotaure. En fin de compte (ou de conte), vouloir faire rentrer le Minotaure dans le Fil, c'est être un rêveur, c'est se croire au-dessus et du Fil et du Minotaure, et par conséquent au-dessus des dieux.(19) »
Quelle énergie ne dilapide-t-on pas à vouloir jouer les redresseurs de torts ou de tores, alors que le seul être que nous pouvons véritablement changer est nous-même en regardant de manière objective les objets mentaux que sont l'avidité, la jouissance, l'insatisfaction et la libération.
« Ne vous occupez pas de l'autre, c'est le Minotaure. Il est en fin de compte au bout du Fil d'Ariane, au bout de vos chicanes, de vos labyrinthes. Les chicanes, dans tous les sens du mot... Vous ne faites que vous acheminer à travers ces chicanes de Minotaure en Minotaure(20)» Tout cela n'est que déperdition d'énergie, imbroglios inutiles, fausses pistes prises par refus de se connaître, par peurs et désirs qui s'engendrent mutuellement et nous détournent de la Fonction - le Feu de l'Onction - qui est la nôtre. « Telle est votre Fonction, la Connaissance du Fil pour le maintien du Fil par vous, pour vous et tout autour de vous. Laissez les chicanes, laissez les labyrinthes dans lesquels les proches veulent vous entraîner, les proches de votre ego, pas de votre Intelligence.(19) »
Les proches peuvent prendre les apparences terribles du Minotaure mais aussi celles, séduisantes, de la beauté. « Laissez les plus belles perles briller et ne vous souvenez que du seul Fil qui les traverse, les maintient alignées et en fait ainsi un resplendissant collier et non point perles éparses sur lesquelles toujours trébucher et tomber.
C'est le Fil d'Ariane que vous avez en main !(21) » « avant que vous ne l'incarniez, avant que vous soyez le Fil d'Ariane.(19) »
Lorsque se rompt le fil d'un collier, les perles roulent à terre et deviennent occasion de chute ! Mais lorsque les perles du collier brillent de leurs mille feux, qui voit le fil, qui garde la conscience du Fil, « fil qui n'est pas autre chose que la propulsion de l'Energie elle-même (22) »?
Krishna, symbolisant l'espace infini de l'univers, ne déclare-t-il pas : « Sur Moi toutes choses sont enfilées comme un rang de perles sur un fil.(23) »
Qui peut prétendre s'identifier à Cela ? Pourtant, en vérité, il n'y a que Cela !
Dans toutes les traditions, on égrène le chapelet dont les grains sont comme la chaîne des mondes, 108 grains en Orient, 99 dans l'Islam et dans le christianisme. Mais qui garde la conscience du fil qui les maintient ?
Certes, si la Vie tient à un Fil, c'est celui-là et non point le seul fil du souffle respiratoire qui s'éteint lors du « désincarnement (24) », lors de la mort apparente, lorsque le véhicule de chair cesse sa fonction transitoire pour être restitué à la Matière.

Pourquoi le Fil d'Ariane est-il nécessaire à Thésée pour trouver le chemin du retour ?
La peinture d'un vase étrusque suggère la réponse à la question : pourquoi ce fil ? On y voit Thésée saisissant la corne du Minotaure de la main gauche et le transperçant de son épée de la main droite. Il le passe au fil de l'épée. Derrière lui se tient Ariane immobile (25). Un fil sort de sa tête, elle le dévide de ses deux mains et ce fil s'enroule en spirale sous le pied droit de Thésée qui s'appuie sur elle.(26)

 




Dessin d'un vase étrusque de Caeve représentant Ariane, Thésée et le Minotaure,
d'après Rudolf Kutzli, "Le dessin des formes", Les Trois Arches, tome II, 1988.

Ce Fil symbolise à l'évidence la maîtrise consciente des événements. « Saisir le fil » ne veut-il pas dire comprendre ; inversement « perdre le fil » ne signifie-t-il pas s'égarer en ayant perdu le but cherché, ne plus savoir où l'on en est ? Ariane le tient en main, ce Fil, elle est réceptivité, connaissance. Lui, par cette connaissance reconnue, va pouvoir accomplir l'acte juste, tuer en lui le monstre mi-animal mi-humain encore, pour devenir dieu. Alors, il ne cherche pas un envol dans le ciel, comme Icare et Dédale ne retrouvant plus la sortie, mais il ressort par le même chemin, tenant cette fois son Fil en main. Nul besoin alors n'a-t-il d'Ariane pour être, du moins tant qu'il ne perd pas le fil de la conscience. La légende dit qu'il abandonna celle-ci sur l'île de Naxos, sur l'ordre d'Athéna, ou que des vents poussèrent malgré lui son voilier vers le large alors qu'Ariane dormait encore à terre. Cette seconde version est peut-être plus juste que la première puisque c'est alors les événements qui choisissent. Mais qu'importe ? Même dans ce cas, c'est lui qui, par la loi de correspondance-répondance, provoque l'événement. Tout héros a son « talon d'Achille », car là n'est pas encore le but. Thésée ne va pas jusqu'au bout, sa conduite n'est pas authentique puisqu'il reste dans la dualité. Il n'a pas de réelle ligne de conduite et cela nous interroge.
« La Ligne de Conduite, c'est le Fil d'Ariane donné à Thésée. Thésée est le guide du Fil et Thésée est dans la dualité. Il veut pénétrer dans le labyrinthe, il veut combattre le monstre bipartide. Il entre dans le labyrinthe. Il sort du labyrinthe. Il abandonne Ariane. Dualité toujours.
Voyez votre Ligne de Conduite.
Est-ce le Thésée de vous-même qui veut combattre le monstre, qui veut pénétrer dans le labyrinthe ?
Est-ce le Guide qui accroche les Trois Fils pour les faire pénétrer dans votre Conduite, là où souvent votre personnalité ne veut point aller ?(19) »
Dans le labyrinthe de la Matière, apparemment dédale à voies multiples, le Fil d'Ariane est la conscience intuitive de l'existence d'une autre Force que l'on peut toujours saisir au milieu de l'agitation du monde et qui réduit ce monde malgré son apparente complexité à un labyrinthe à voie unique dans lequel il n'y a rien d'autre à faire que de suivre, mais avec le Fil véritable tenu en main, avec l'intelligence intuitive que donne la juste réceptivité.
« Voyez les lignes de conduite des êtres humains.
Ceux que l'on dit “normaux” vont dans le labyrinthe pour combattre la nature par la culture et la science.
Ceux que l'on dit “alternatifs” pénètrent dans le labyrinthe pour combattre le mal. Ils pénètrent dans le labyrinthe pour combattre par la fuite le mal extérieur.
Ils entrent en eux, fuyant le monde alentour. Dualité.
Ils entrent en eux pour combattre le Minotaure. Dualité.
Ils pensent détruire le monstre et oublie que Thésée abandonne Ariane après sa victoire sur le monstre.(20) »
Rester dans la dualité, c'est s'évertuer en vain et, comme l'enseigne Maître Echkart, « l'homme vertueux n'a pas de vertu », l'avoir ne le concerne plus. La lutte contre quoi que ce soit renforce inévitablement ce contre quoi l'on prétend lutter.
« Ne gaspillez pas les forces dans des activités inutiles.
Maintenez la Force pour la Collaboration du Feu de la Vérité dans vos contacts avec autrui.
Maintenez toujours la conscience au sommet. Ne vous laissez pas rebuter par les difficultés de la route.
Soyez souple et soyez Eau, et c'est là où l'Eau se perçoit Feu.(19) »

 




Carreau de l'abbaye de Toussaints. Châlon-sur-Marne.

(1) MALATESTA, Patricia -"Les lignes mystérieuses de Nazca", Le Courrier de l'UNESCO, Mars 1998, p. 48.
(2) SIG LONEGREN - Les Labyrinthes - Dangles, 1993, p. 34-36.
(3) SAMUELSON, L. H. - Some Zulu Customs and Folklore - Londres, 1928.
(4) HENDERSON J. L. - The Wisdom of the Serpent - New-York, 1963.
(5) HAVARD, Calicia - "La Cathédrale retrouvée" - Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes, Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III), juin 1996, p. 43.
(6) CORBIN, Henry - En Islam iranien - Tome II - Sohravardî et les platoniciens de Perse - Gallimard, 1971, p. 330-331.
(7) VIRGILE cité par DANCOURT, Michèle - Labyrinthe ou Dédale - in OTRANTE - Art et Littérature Fantastique - Le Labyrinthe - Fontenay-aux-Roses : GEEEFF, n° 7, hiver 1994, note 12, p. 9.
(8) APPOLODORE cité par DANCOURT, Michèle - Labyrinthe ou Dédale - Ibidem.
(9) OVIDE cité par DANCOURT, Michèle - Labyrinthe ou Dédale - Idem.
(10) Reignac-sur-Indre, château de Villandry (Indre et Loire), Cordes-sur-Ciel (Tarn).
(11) MONIN, Emmanuel-Yves - Confèrence inédite - 1993.
(12) Les Sons de Dieu, op.cit.
(13) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Son du Désert - Op. cit., p. 28.
(14) ATTALI, Jacques - Chemin de sagesse : traité du labyrinthe - Fayard, 1996, p. 223.
(15) L'Instruction du Verseur d'Eau - Op. cit., p. 128.
(16) MONIN, Emmanuel-Yves - La Chasse sacrée, noble science de Vénerie - Le Point d'Eau, 1988, p. 65.
(17) Voir La Métaphysique des Chiffres - Op. cit. - Chap. III.
(18) La Divine Comédie - Le Paradis - Chant XXVI.
(19) MONIN, Emmanuel-Yves - Conférence inédite, mars 1998.
(20) Le Bréviaire du Chevalier - Op. cit., tome I, p. 211.
(21) La Chasse sacrée, noble science de Vénerie - Op. cit, p. 172.
(22) L'Instruction du Verseur d'Eau - Op. cit., p. 422.
(23) BHAGAVAD-GÎTÂ - Cité par GUÉNON, René - Symboles de la Science Sacrée - Gallimard, 1962, p. 347.
(24) PLATON, Karuna. Il est nécessaire de distinguer « incarnement » signifiant que l'âme prend corps (et désincarnement, le contraire) d' « incarnation » signifiant que l'Esprit parfait prend chair.
(25) "A-rian' : A privatif de Rio, le centre immobile". Emmanuel-Yves Monin, Confèrence inédite.
(26) C'est aisé à comprendre. Il y a le Minotaure-vous, le Labyrinthe-vous, Ariane-vous, Thésée-vous... et taisez-vous!.



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