DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre V

LA MAGIE DES NŒUDS, TECHNIQUES ET PIÈGES




Œuvres de la nature, déploiement des techniques et des arts humains, les entrelacs sont omniprésents dans toutes les cultures. Les dessins et gravures d'entrelacs ne font que représenter les techniques artisanales mises en œuvre pour fabriquer quantité d'objets. Nouer des fils, des ficelles, des fibres végétales, et cela avec ses seuls doigts, est un art répandu dans toutes les civilisations, des plus simples aux plus sophistiquées. Ce savoir-faire est magique pour qui n'a pas appris les gestes qui conviennent. C'est sans nul doute, avec le tissage, l'une des occupations les plus anciennes de l'homme.
« Nouer...
geste simple
geste élémentaire
geste essentiel
geste traditionnel
geste universel,

né du besoin de lier les fibres,
répété par des millions d'hommes
de génération en génération
dans toutes les civilisations
depuis le début de l'humanité.

Nouer...
geste retrouvé
geste renouvelé.

Nouer...
geste toujours actuel.(1) »

Ainsi se sont confectionnés hamacs, sacs, franges, dentelles, rideaux, abat-jour, ceintures, plastrons, bracelets, colliers, suspensions, etc. à partir de nœuds simples donnant galons ou filets en multiples réseaux de plusieurs fils. Des entrelacs donc, bien concrets et pratiques, et non pas des abstractions décoratives seulement !
Cela donne le macramé ; il doit son nom au mot arabe migramah signifiant franges et tresses d'ornement et consiste en un travail à jour exécuté en fils tressés et noués. Le foulard à franges nouées s'est appelé macrama en Turquie et le mot macramé est synonyme de nœud pour les Génois. Dans les écoles et les couvents d'Italie, on apprenai7t jadis le macramé aux enfants et aux jeunes filles. Les Maures l'ont introduit en Espagne et l'Europe du XVIème siècle en fit un art pour le linge, les parures et les vêtements de luxe. Dans l'Angleterre victorienne, les femmes faisaient en macramé des galons très fins qui ornaient leurs vêtements. Mais tous les peuples l'ont pratiqué depuis des temps immémoriaux. Les Indiens du Pérou le connaissaient bien avant la colonisation.
Les nœuds de base sont la demi-clef travaillée avec un, deux fils ou plus, le nœud plat à gauche ou à droite, la chaînette, les baguettes horizontales ou obliques, autant de techniques qui peuvent se combiner. Le montage sur le fil porteur tendu sur une planche se fait par un nœud à tête d'alouette, puis les fils sont liés par des nœuds carrés en galon ou en résille, avec deux ou trois brins. Les nœuds de barrette, de faisceau, de gainage, de tisserand, de développement, voire les nœuds décoratifs comme le nœud Joséphine, le nœud de Susten, le nœud japonais, le pois, multiplient les possibilités. Quant à la ficelle, elle peut être de chanvre écru ou coloré, de jute, de sisal, de coton blanc semblable à celui des cordeaux de maçon, de nylon, de laine retorse ou non, de coton tubulaire, etc. qui fournissent des possibilités quasi illimitées.




Demi-clef et nœud simple.(2)

Le macramé peut se mélanger aux techniques voisines telles le tissage, la dentelle, le tricot, le crochet, le twist, le filet, la fourche, la frivolité...




Doubles nœuds plats en rangs alternés.(2)
 

L'art du nouage est donc une des plus vieilles techniques de l'humanité. Tous les peuples l'ont pratiqué avec les lianes, les lanières de peau... Il a été partout utilisé pour fabriquer et décorer les étoffes : masques rituels africains, franges des châles mexicains... Mais nul part ailleurs il n'a été développé autant que dans la marine à voile ou à moteur. Pour tromper l'ennui des longues traversées, les marins s'exerçaient au nouage des écoutes, des filins, des amarres et à l'entrelacement des cordages.
Le cordage, qu'il soit de chanvre, de sisal, de coton, de coco, part d'un fil initial obtenu par peignage et filage d'une fibre naturelle, le fil de caret, tordu de la gauche vers la droite. On tourne ensemble plusieurs fils de caret mais cette fois de la droite vers la gauche pour faire un toron. Puis on “toronne” trois torons de gauche à droite pour fabriquer une aussière. L'inversion du tournage assure la solidité. Les matières synthétiques, polypropylène, Nylon... remplacent actuellement les fibres végétales et les nœuds obtenus sont plus faciles à dénouer.




Nœud en huit coulissant.
 



Nœuds de pêcheur, l'un simple et l'autre double.
 

Les nœuds les plus simples sont les nœuds d'arrêt, demi-nœud, nœud en queue de singe, nœud en huit... Les nœuds d'amarre sont très nombreux dans la marine : nœuds de longe, de cabestan, de grappin. Les boucles sont une autre famille répondant à d'autres nécessités : nœuds de chaise, de guide, de pêcheur à la ligne, de cordée... L'art de réunir deux cordages sans faire courir un danger à l'utilisateur est précieux. On trouve là les nœuds plats, les nœuds de chirurgien, les nœuds antivol, les nœuds d'écoute...
Et les nœuds de la ligne de loch filent pour estimer la vitesse d'un navire ...(3)
La sophistication actuelle multiplie les techniques. « Quoi de plus simple et de plus compliqué à la fois ? Il faut avoir vu un marin amarrer son canot en trois gestes sobres ; un grimpeur s'assurer au relais en un éclair ; un pêcheur à la mouche monter un bas de ligne... Mais essayez donc ! C'est pourtant simple : une amarre, une corde, un fil qu'on noue entre les doigts. Pas un outil n'intervient. Si on connaît le geste, cela prend quelques secondes ; en revanche, si on ne sait pas, une vie ne suffirait pas à l'inventer. Rien de plus fascinants que les nœuds. Rien de plus révélateur d'une culture non plus.(4) » Ainsi en est-il du Maedup, art traditionnel des nœuds coréens, caractéristique de ce pays.
La dextérité de la main humaine menée par l'intelligence permet la réalisation d'une multitude de nœuds à partir d'un simple fil. Ces entortillements multiples ont en commun le fait que le nœud est, par le Fil, relié à son Principe. L'humain prolonge la nature et la pense à travers les techniques qu'il met en œuvre. Et nul doute que l’inspiration lui a été donnée pour cela !




Nœud de chirurgien.
 

La pensée, elle, noue les abstractions, les concepts, les symboles.
Chez les Peuls, bergers et éleveurs nomades de d'Afrique occidentale : « Ne dit-on pas que le nombre est le “nœud du mystère” (5) ». Il est plus essentiel encore que la parole et que le signe. « La parole a toujours eu une influence sur les hommes. Mais si l'efficacité du verbe est grande, celle du nombre la dépasse car s'il y a le signe et que la parole en est l'explicitation, le nombre étant le produit de la parole et du signe, en donne la racine secrète et est donc à la fois plus fort et plus mystérieux.(6) » D'où l'emploi des cordelettes nouées pour écrire et pour compter, et cela dans des civilisations fort diverses.
Les cordelettes nouées tenaient lieu d'écriture en Chine dans les époques reculées. D'après Hérodote, Darius, roi des Perses aurait fait fabriquer pour les Ioniens, un calendrier composé d'une courroie portant soixante nœuds.
Les quipos, les cordelettes nouées des anciens Péruviens, servaient à la fois d'écriture et de moyen de calcul ; ils constituaient les « annales de l'Empire » Les multiples combinaisons étaient rendues possibles par l'emploi de fils secondaires plus minces teintés de couleurs différentes. Le nombre des nœuds, leurs espacements, la couleur des fils sont des « paroles ». De même, chez les Yorubas, les cordelettes à nœuds sont un langage.




Quipu utilisé par un Péruvien.
Manuscrit, Bibliothèque Royale de Copenhague, 1600.
 

Il en est de même des wampums confectionnés par les Indiens d'Amérique du Nord. « Ils sont faits de fils disposés en rangées régulières retenues par une trame. Des coquillages teintés y sont enfilés qui, par leurs couleurs, sont des mots.(7) » Les nœuds et les coquillages ont été également des paroles en Afrique occidentale, et les cordelettes nouées ont été utilisées par les peuples des îles du Pacifique et particulièrement par les Maoris.
L'homme emprunte tout naturellement ses techniques au principe créateur qu'il imagine et qui l'inspire, dans une osmose qui est la vie même.
C'est ainsi qu'Amma, le dieu créateur des Dogons, envoie sur terre une arche suspendue à une chaîne de cuivre dont les anneaux symbolisent les ancêtres primordiaux. Ce support est « comparé à un lien fait de cordes jumelées jalonnées d'une série de nœuds appelés “nœuds du grand Amma ” (...) Par lui-même, chaque nœud représente à la fois l'arche et la corde utilisée pour la descente - “pour qu'on n'oublie pas la descente de l'arche” qui est le lien serré, quasi indissoluble établi par Amma entre les ancêtres et leurs descendants. On illustre cette représentation en disant qu'Amma, lorsqu'il a formé le monde, “a fait quatre nœuds” préfigurant la “corde de l'arche”, chacun d'eux constituant “l'un des sièges de l'univers” (...) Cette corde est aussi comme un serpent noué aux quatre points cardinaux, entourant le monde en formation.(8) » Un lien de solidarité éternelle existe ainsi entre les vivants, les morts, les grands ancêtres primordiaux et le dieu créateur, comme nous l'avons vu à propos du Labyrinthe dans la première partie de cet ouvrage.

L'une des fonctions traditionnelles du nœud, c'est de prendre au piège ; et le nœud coulant est le piège mortel par excellence pour la proie qui se laisse prendre, tentée par l'appât ou bien victime de sa routine à emprunter toujours le même passage. Il en est de même pour les humains. « Les hommes, enveloppés par la soif, sont terrifiés comme un lièvre captif ; tenus fermes par les entraves et les lacs, pour longtemps, ils vont vers le chagrin encore et encore.(9) » Il s'agit de la soif de possessions et les lacs, les liens sont, selon le Bouddha, la convoitise, la malveillance, l'illusion et les vues fausses. « Tu es pris dans les rets de la spécification (10) ». Désir, orgueil, ignorance, agitation, agressivité, croyances, doutes, attachements, tels sont les multiples entraves aux multiples degrés qui enchaînent l'homme. Son existence est faite de ces riens, « regarde de quelle foule de nœuds est fait ce rien (11) ». « Tranche les cordes qui te retiennent encore (12) ».
Sinon, nous sommes pris au lacet. Si un lacet est un petit lacs, l'un comme l'autre peuvent être des cordons déliés ou des nœuds coulants servant de pièges mortels.
Comment s'en sortir ?
Grande est la tentation d'user de magie !
Les nœuds magiques peuvent protéger du mal, opérer un transfère de maladie, conjurer le mauvais œil... ; ils peuvent protéger aussi. En Inde, le kolam dessiné sur le seuil d'une maison sert à pièger les esprits maléfiques qui voudraient pénétrer à l'intérieur, et cette protection est encore très populaire. Il peut être également tracé sur le corps d’une femme et s'apparente à une prière, à une invocation capable de chasser les mauvais esprits (13).
Les kolams sont très structurés et forment, pour les plus simples, des entrelacs à un seul fil. Ils peuvent être très variés. Le fil est scindé en plusieurs anneaux entremêlés pour confondre un esprit malfaisant. Parmi ces tracés labyrinthiques, ces entrelacs, le Brahma Mudi, le nœud de Brahma, est l'un des plus complexes et des plus harmonieux ; il est fait de plusieurs fils qui s'entrelacent.




Série de kolams indiens de plus en plus complexes.
 




Kolam Pavitram (anneaux).
 




Nœud de Brahma.
 



Autre noeud (14).


Partout s'est exercée la magie des nœuds considérés comme bénéfiques ou maléfiques. Cette magie a aussi son mot à dire dans la marine ! La coutume est de faire un nœud à son mouchoir pour éviter un oubli ou bien, chez les marins de la Baltique, de faire trois nœuds : le premier défait apporte le bon vent, le deuxième apporte la tempête et le troisième le calme.
La magie de l'ancienne Egypte accordait au chiffre sept un pouvoir immense : « il faut par exemple, sept nœuds pour guérir une migraine ou des seins douloureux.(15) »
Dans l’empire des Mayas (IIIe au IXe siècle), le nœud était-il magique ? Nul ne sait, mais on retrouve ce glyphe de la cité de Tikal sur toutes les représentations des rois, coiffés d’immenses parures de plumes de quetzal et tenant le sceptre.




L’emblème des Mayas, le noeud.

 
Il ne faut certes pas confondre l'alchimie, dont le but ultime est l'accomplissement de l'être dans sa totalité divine, les pouvoirs chamaniques, qui peuvent s'exercer sur les éléments, et la magie, dont les buts peuvent être fort divers. « Le mystère cosmique du “lier” et du “délier”, du solve et coagula des alchimistes, vit et vibre dans le nœud. En latin texere signifiait jadis aussi bien “tisser” que “faire de la magie”. Dans un “texte”, j'enchaîne des êtres spirituels sous une forme conceptuelle ; tout art “textile” noue et dénoue magiquement les fils. Les Navajos (Indiens d'Amérique) connaissaient les nœuds magiques avec lesquels ils pouvaient faire tomber la pluie et conjurer le Mal. Leur magie se perpétue dans les “jeux de ficelles” des enfants.
Tout nœud renferme le secret de l'antique rune germanique signifiant “détresse” - ce signe qui avait le pouvoir de conjurer le mauvais sort. Dans les ogams et les runes, les barres croisant une ligne donnent des nœuds.
Dans les temps anciens, on connaissait non seulement des “nœuds qui lient”, mais des “nœuds qui délient”. » Voici un exemple provenant d'Autriche : « Une boucle artistement nouée fut posée sur la tête d'un possédé. On put le délivrer, l' “exorciser” en prononçant des paroles magiques en même temps qu'on tirait sur les deux bouts de ce “nœud qui se dénoue tout seul”; c'est ainsi que se défirent tous les nœuds de sa vie.(16) »
Pour celui qui ne sait pas lire, l'écriture peut paraître magique. Chaque lettre peut être vue comme un nœud ; de même chaque mot d'ailleurs ; ce sont des jeux de boucles auxquelles sont attachées des significations codées. Fou Hi, inventeur mythique des huit trigrammes, la base de l'écriture chinoise, et des hexagrammes du Yi King, décryptant les oracles à l'aide de tiges d'achillée, savait lire les nœuds de cette écriture et les transformations cycliques dont elle rendait compte. La magie dénoue les nœuds de la parole...
Le nœud est un lien qui unit mais aussi qui attache dans la grande ambiguïté de toutes choses. « Sur une enluminure du Livre de Kells, nous voyons deux hommes pris dans un réseau de nœuds qui lient et délient. Leurs corps visibles, “physiques” baignent dans le flux d'un corps de forces éthériques. Sur leur front, leurs boucles s'étirent en rubans qui s'entrelacent et dont les nœuds forment toute une composition qui plane comme un nuage au-dessus de leurs deux têtes, avant d'y redescendre au niveau des oreilles.(17) » N'est-ce pas ainsi que se noue toute relation humaine ?




Hommes pris dans un réseau de nœuds - Livre de Kells.
 

Mais le grand art n'est-il pas de nouer, dans toute relation humaine, le nœud qui ne noue pas ! Et de ne laisser alors aucune trace de son passage ! Ainsi, dans la boucle faite avec le lacet de chaussure, le nœud se dénoue-t-il simplement en tirant sur l'une des extrêmités. Don Juan, le nagal toltèque, dit à Castaneda que l'art du guerrier est d'être impeccable et que la seule chose que l'on puisse faire est de bien nouer ses lacets ! Est-ce parce que ce nœud est un nœud qui ne lie pas et qui pourtant noue solidement ?

Les nœuds du mariage unissent souvent des intérêts fort divers. Ils étaient sacrés et indissolubles avant que n'apparaisse la possibilité du divorce. Les armoiries de la famille milanaise des Borromée sont constituées de trois ronds en forme de trèfle symbolisant la triple alliance des trois branches de la famille, et ces anneaux sont tels que si l'un d'eux se retire, les deux autres sont libres.
Lacan a donné le nom de nœud borroméen à ce modèle de structure fondé sur la topologie et opérant un déplacement radical du symbolique vers ce qu'il appelle le réel, depuis l'imaginaire. Très tôt, il s'était livré à des exercices topologiques. « Cette activité ludique consistait à nouer à l'infini des bouts de ficelle, à gonfler des bouées d'enfants, à tresser, à découper, bref à transcrire une doctrine en figures topologiques. La bande de Moëbius sans envers ni endroit donnait ainsi l'image du sujet de l'inconscient, de même que le tore ou chambre à air désignait un trou ou une béance, c'est-à-dire un “lieu constituant qui pourtant n'existe pas ” (18) » ! Et ces exercices topologiques fondés sur le tressage des nœuds borroméens symbolisant chacun un élément de la trilogie réel-symbolique-imaginaire prirent une place considérable dans l'enseignement de Lacan (19).




Nœud borroméen.


Physiques, imaginaires ou symboliques sont les liens, les nœuds, les lacs et les lacets.
Ce n’est pas en vain que lacs et lac sont des mots homographes. Les lacs artificiels creusés à proximité des temples égyptiens symbolisaient les forces permanentes de la création (20). Les Gaulois voyaient en eux les demeures des dieux et jetaient dans leurs eaux des offrandes d'or, d'argent, et les trophées de leurs victoires. De nos jours encore, dans les fontaines de Rome et de maints autres lieux, les touristes continuent de jeter des pièces de monnaie en faisant un vœu.
Les lacs sont dans les contes et les légendes, des lieux féeriques où se trouvent les palais de cristal qu'habitent nymphes et sirènes. « Les lacs sont-ils les miroirs façonnés par les entrelacs de la Terre ? Les lacs font les lacs et les lacs font les lacs, dans un jeu de miroir entre le ciel et la terre. C’est un déterminisme réfléchi, de la cause à l’effet et de l’effet à la cause.(21) »
Comme dans entrelacs, en lisant lacs, nous ne prononçons ni le c, ni le s ? Sinon, la confusion se ferait avec la prononciation de « l’axe ». Si nous ne voulons pas nous perdre dans les méandres de la matière, dans les lacs et entrelacs indéfinis que la Source génère sans discontinuer, ne faut-il pas garder la conscience de l’axe qui relie le ciel et la terre, le manifesté au Point créateur ?
Entre là, dans l'entrelacs..., à l’écoute du chant des mots : « lacs sait…l’accès, puisque l’axe sait ce qu’est le lacet (l’A (22) sait) (23) » !

Mais qu'y a-t-il entre les lacs, les lacets de l'entrelacs ? Le domaine de l'imaginaire ou bien l’essence de cette matière dure et rassurante qui constitue le lacet terrestre qui enclôt le lac ? Le plein n’existe pas sans le vide, mais ce dernier fait peur… N'y a-t-il pas à connaître non seulement le parcours sinueux de l'entrelacs, mais le fond sur lequel il se détache comme le jour et la nuit qui se détachent sur la lumière noire, la lumière d'avant l'apparition de la lumière et des ténèbres ? La connaissance du lacs, de l'entrelacs suppose la connaissance de cet entre-deux cerné par le cordon, comme la connaissance de la roue suppose la connaissance non seulement des rayons et du moyeu, mais également la connaissance de l'entre-deux des rayons. Et cette connaissance est libératrice...
Le but n'est-il pas de devenir libre de liens ? « Comme des oiseaux qui s'échappent d'un filet sont ceux qui montent aux cieux.(24) ». « O toi le ramier libère-toi de ce filet (25) »!
Par quel moyen ?
Saisis la corde ; « la corde qui descend sur terre est la Vérité que tu tiens, tu la saisis et Dieu t'élève par elle...(26) » C'est là le sens véritable du tour traditionnel de la corde du fakir indien, le rope trick, symbolisant l'ascension vers le ciel.
Varuna est appelé en Inde le « lanceur de corde ». Il devait capturer le soleil couchant au lasso. Ainsi l'homme est-il enserré par la mort, à moins qu'il ne soit capturé par son dieu. Et le sage constate : « avec un seul cheveu, Tu prends au lasso tout un monde (27) ».
L'homme se prend à son propre piège, vouloir exister en dehors de la Vie en en méconnaissant les lois ou bien en les violant par vanité. Et l'existence est une corruption de la vie ! « Celui qui est corrompu à l'excès, comme la liane maluva, étranglant un arbre sal, se fait à lui-même ce qu'un ennemi souhaiterait pour lui.(28) » Le nœud coulant est le piège par excellence, la boucle du pâsha qu'il convient de dénouer ; il est semblable aux mâchoires du monstre dévorant qu'il importe de déserrer ; « car l'homme concupiscent est mort dans les nœuds de sa convoitise qui est telle un sceau sur son cœur, et un cœur scellé est un cœur mort, béni soit le cœur qui meurt à tout sauf à Dieu (29) ». Et Dieu « est de vous ce qu'Est la VIE (30) ».
Par là est « le nœud de l'Union (31) » que symbolise la Croix de Vie tibétaine. Ce nœud unit la Sagesse et la Méthode, à l’exemple de la Cloche, du Dordje et de l’accouplement de deux déités. Lorsque l’Homme naît de l’humain, à l’ultime Libération, cette croix symbolise la Sagesse et la Grande Compassion.




Croix de vie tibétaine.


(1) Du nœud aux nouages - Paris : Bibliothèque Forney, 1985, p. 5.
(2) Voir GLOUX-BOCLE, Anh - Les noeuds - Ouest-France, 1954.
(3) Ils sont distants d'environ 15,4 m. Le nœud marin est la 102ème partie du mille marin et chaque nœud filé en 30s. correspond à un mille par heure.
(4) OWEN, Peter - Le Grand Livre des Nœuds - Solar, 1994, p. 6.
(5) BÂ, Amadou-Hampaté - Kaïdara, récit initiatique Peul - UNESCO et Association des Classiques africains, diffusé par Les Belles Lettres, 1969, p. 11.
(6) Ibid., p. 135, note 1.
(7) PEIGNOT, Jérôme - Du Chiffre - Paris : Jacques Damase éditeur, 1982, p. 6.
(8) GRIAULE, Marcel et DIETERLEN, Germaine - Le Renard pâle - Paris : Institut d'Ethnologie.
(9) DHAMMAPADA : les Dits du Bouddha - Albin Michel, 1993, p. 188.
(10) 'ATTAR - Le Livre des Secrets - Les Deux Océans, 1985, p. 106.
(11) Ibidem p. 188.
(12) SOHRAVARDI - Strophes de la Remémoration - in CORBIN, Henry - L'Archange empourpré – Fayard, 1976.
(13) Une démonstration de tracé de kolam a été faite à la Maison des Cultures du Monde durant le spectacle indien Yakshagana, 26-28 mars 1999.
(14) Ces dessins sont réalisés d'après les modèles tracés par Kinthia APPAVOU, née à Pondichéry, Inde.
(15) HART, George - Mythes égyptiens - Seuil, 1993, p. 79.
(16) KUTZLI, Rudolf - Le dessin des formes - Tome I - Op. cit., p. 68-69.
(17) Ibidem, p. 69.
(18) ROUDINESCO, Elisabeth et PLON, Michel - Dictionnaire de la psychanalyse - Fayard, 1997, p. 722.
(19) Incidemment, on peut remarquer que le nom Lacan contient le mot « Lac » ; Lac-en, dirait la Langue des Oiseaux.
(20) Voir POSENER G. - Dictionnaire de la civilisation égyptienne - Paris, 1959, p. 144.
(21) VAYSSAC, Alexandrine – Texte inédit.
(22) Dans la Hiéroglyphie, la lettre A symbolise le passage du non manifesté au manifesté : depuis le point créateur, le binaire de la manifestation se dédouble, maintenu par la barre horizontale donnant ainsi la trinité par laquelle peut se concevoir l’unité. Voir MONIN, Emmanuel-Yves – Hiéroglyphes français et Langue des Oiseaux – Le Point d’Eau, 1982.
(23) VAYSSAC, Alexandrine – Texte inédit.
(24) DHAMMAPADA : les Dits du Bouddha - Op. cit., p. 110.
(25) 'ATTAR - Le Livre des Secrets - Op. cit., p. 50.
(26) IBN 'ARABI - La Sagesse des Prophètes - Traduction et notes par Titus Burckhardt, 1974, p. 88-89.
(27) 'ATTAR - Le Livre des Secrets - Op. cit., p. 37.
(28) DHAMMAPADA : les Dits du Bouddha - Op. cit., p. 105.
(29) Ali Bin Uthman al-HUJWIRI - Kashf-al-Mahjub - Traduit par R. Nicholson, Lahore, 1976, p. 128.
(30) KARUNA PLATON - Les Sons de Dieu - Op. cit., quatrième de couverture.
(31) 'ATTAR - Le Livre des Secrets - Op. cit., p. 146.


Complément



Le Noeud en Huit.
 

Le Noeud en Huit, dit aussi en Languedoc Lac d'Amor, était le symbole des troubadours de cette région qui le portaient noué à leur ceinture, comme signe de reconnaissance. Il exprime l'infini, la musique, la poésie, l'amitié, l'amour...


L'Atelier de Monnès - 12460 Saint-Amans-des-Côts - le propose en bijoux;
Voir le site :
http://www.lysethcreation.com/pages/nos_creations_01.html


Cordages sur le port de Sète.


 








Photos de Fatna.





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