DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre VII

LA MISE EN FORME DES OBJETS PAR LES TECHNIQUES APPARENTÉES AU TISSAGE




Tressage et tissage sont des activités naturelles chez tous les hommes, à toutes les époques. Ceux-ci ont bien évidemment observé non seulement les araignées, mais surtout les oiseaux confectionnant leurs nids. Certains, comme les tisserins, ont une habileté extraordinaire pour entrelacer des brins de végétaux, leur donnant une forme de bouteilles évidées vers le bas ; leurs colonies industrieuses peuplent les palmiers et les bambous dans les pays tropicaux, comme par exemple à la Réunion. L'homme a-t-il imité leur exemple ?
L'intelligence humaine, justement inspirée, produit des techniques qui correspondent aux structures de la création et de la manifestation. Le métier à tisser n'est donc que l'un des moyens, parmi beaucoup d'autres, utilisés à travers l'homme pour que s'incarne, dans la matière, l'essence des choses, pour que se produisent les formes.
Si le tissage est un langage, il en est de même du tressage par exemple. Alors que le tracé de la spirale est ouvert, la tresse au contraire referme sur eux-mêmes plusieurs fils. Le tressage est par excellence l'une des techniques qui se rapprochent le plus de celle du tissage. Les amérindiens du Pérou pratiquaient cet art deux mille ans avant J.-C. en utilisant deux fils de trame enveloppant la chaîne.
Dans toutes les oasis sahariennes, les femmes et les enfants entrecroisent les feuilles du palmier, ils les tressent ainsi pour fabriquer un panier, un nid à l'exemple des oiseaux et quantité d'objets divers... Ce sont les fils de trame qui s'élèvent en formant des angles, vers la droite puis vers la gauche, alternativement. Dans cette technique de pliage, il n'y a pas de fil de chaîne. Les couches se superposent et s'entrecroisent, parfois s'enlacent, donnant une apparence de tissage. Des techniques équivalentes sont connues dans toutes les civilisations. Ainsi se confectionnent partout nattes, gourdes, pots, corbeilles, berceaux, chapeaux..., maints objets que la dextérité et le savoir-faire rendent non seulement pratiques mais également beaux sans qu'il y ait à proprement parler recherche de la beauté. L'utilitaire, le fonctionnel est beau dans son essence. Ce n'est que dans la décadence que l'éthique cède le pas à l'esthétique. Nous collectionnons dans des musés, véritables cimetières des savoir-faire des civilisations disparues, tous les objets et les outils autrefois vivants, prolongement de la main mue par l'intelligence humaine. Partout où l'homme n'est pas totalement déraciné, ces connaissances perdurent.
En Provence, on tresse encore les feuilles de palmier pour la fête des Rameaux. Les Polynésiens tressaient les feuilles de pandanus pour fabriquer des voiles triangulaires qu'ils utilisaient, la pointe en bas, pour remonter les alizés avec leurs pirogues doubles. Pour la pêche, les Créoles de la Réunion tressaient, avec un art consommé, des pièges séculaires qui laissent entrer les alevins mais ne leur permettent pas de ressortir. Appelés vouves, ils sont constitués de deux entonnoirs encastrés tressés en nique, en nervure de feuille de cocotier. Les Canaques de Nouvelle Calédonie tressent traditionnellement des sparteries en poils de roussette, grande chauve-souris endémique, pour décorer hâches et objets de parure (1).
Chez les Dogons la technique de fabrication des nattes s'apparente davantage au tissage. « “La natte sur laquelle on travaille a quatre-vingts fils dans un sens et autant dans l'autre. Elle est tissée comme un carré de la couverture des morts, non avec du coton, mais avec des fibres de baobab.” Celles-ci sont très employées par ce peuple pour les cordes et les tressages de tous genres. Des anneaux de deux coudées de hauteur manquent aux troncs des arbres dont on a arraché l'écorce. “C'est un travail d'homme qui ressemble au tissage. ” (2) »
D'autres techniques sont plus sophistiquées. Par exemple, une pelle japonaise est fabriquée à partir de bambous. Ils sont « fendus en éclisses larges et en éclisses étroites. Les éclisses larges forment la chaîne alors que les éclisses étroites, la trame, sont passés autour des montants, tissées puis rattachées à la bordure.(3) »
Pour prendre les choses de façon terre-à-terre, parmi les techniques s'apparentant au tissage se trouve l'art du tricot et celui du crochet. Un fil de base est replié sur lui-même selon le principe de la maille pour donner une surface unie. Il s'agit donc d'un entrelacs à fil unique qu'il est souvent possible de démailler. Les aiguilles ou les crochets permettent ce jeu du maillage. Le métier à tisser en effet n'est pas toujours nécessaire et le tissage des colliers se fait à l'aiguille, les fils de chaîne sont suspendus et l'on soulève un fil sur deux pour passer avec une aiguille le fil de trame. Ainsi se tissent aussi les perles de verre ou de terre cuite.
Le tissage au doigt d'un seul élément entrelacé a été utilisé par les indiens du Canada pour la fabrication de ceintures fléchées.
Les étoffes "cordées" des indiens Chilkat, les taaniko des Maoris, le tissage au carton dit Soumak du Siam et de Birmanie et d'autres techniques encore ont précédées le tissage proprement dit.
Il est intéressant de signaler que le maillage est souvent apparenté au mariage puisque deux choses s'interpénètrent pour n'en faire qu'une seule.

L'artisanat primitif de tressage et de nattage trouve son déploiement dans la vannerie. Le van est à l'origine une corbeille plate, treillissée, servant à séparer les grains des impuretés et poussières.




Coifures d'homme Canaque, en vannerie. Nouvelle Calédonie.

Quelques fragments de vannerie furent retrouvés tant à Sumer qu'en Egypte, en Irak, en Andalousie, au Pérou, attestant l'ancienneté de cet artisanat. Des objets de vannerie figurent dans les détails des sculptures mésopotamiennes et dans les bas-reliefs égyptiens. Les vanneries de tous les pays sont très proches dans leurs textures, leurs formes et leurs fonctions. Des hottes aux paniers, des coffres aux greniers, des tamis aux filtres, des vans aux balais, des besaces aux carquois, des hamacs aux berceaux, des nasses aux casiers, ce sont partout les mêmes objets usuels, à la fois beaux et pratiques. Dépassant l'utilitaire, partout se retrouve les ornements raffinés, les objets de prestige ou de culte.
Les Canaques fabriquent en vannerie des coiffures d'homme garnies d'éventail ; les plus répandues sont hautes, cylindriques, garnies d'un plumet de coq et la bordure du bas est faite de fibres effrangées . Les hommes de la Grande Terre calédonienne et des îles Loyauté confectionnaient leurs coiffures avec des étoffes faites de peaux de banian ou de bourao agrémentées de touffes d'aigrette, de panaches de plumes de coq ou de poule sultane. Les femmes canaques tressaient leurs jupes avec des fibres de cocotier ou de racines de banian lacérées à l'ongle, effrangées (1). Mais pour eux, le matériau noble par excellence était le poil d’une grande chauve-souris, la roussette, utilisé pour toutes sortes de parures.
Les vanneries des Apaches sont délicates.
De nombreuses tribus guerrières du Congo démocratique, ex-Zaïre (Topoké, Ngbaka, Zandé...) fabriquaient des boucliers en vannerie. De même les Mbugbu de Centre Afrique, les Mofu du Cameroun et beaucoup d'autres tribus.
Le tressage ou le tissage des fibres végétales (paille, sorgho, raphia...), des tiges de roseau, de jonc, d'osier, de bois, de rotin... forme des paniers selon toutes sortes de techniques propres à chaque civilisation. Même la ronce a été utilisée pour tresser des liens, pour tisser des paniers, des séchoirs, des cloisons, particulièrement en Corse ... (4)
Cet artisanat est plus ancien encore que la poterie et daterait, au Pérou de cinq milles ans av. J.-C. Parfois on utilise une armature rigide faite de tiges entre lesquels sont tressées des tiges végétales plus souples. Parfois, les fibres végétales tressées sont enroulées en spirales ou colombins, puis cousues ensemble pour donner des pots, des figurines, des masques, des poupées, des paniers mortuaires...

La natte enlace intimement les choses et symbolise l'interdépendance des relations humaines et plus encore l'interdépendance d'Ici et de l'Au-Delà qui sont comme les deux côtés d'une même étoffe.
Ainsi se nattent les cheveux en différentes tresses. En Grèce comme en Crète, la grande prétresse avait les cheveux noués (nœud d'Isis). Les tresses furent portées par les hussards, d'abord par ceux originaires de Hongrie, puis par les hussards français. Elles passaient pour pouvoir amortir les coups de sabre !
Pour tresser les cheveux en nattes on utilisait la même technique que pour les cordes. Elles le sont par trois et l'aspect trinaire de la corde est important puisque dans toutes les religions, l'unité inconcevable en soi est appréhendée comme trine (5). Le chant traditionnel des anciens cordiers du temps de la marine à voile montre bien le lien reconnu entre l'ouvrage du cordier et celui du créateur.
« Quand un cordier cordant veut recorder sa corde,
Pour sa corde accorder trois cordons il accorde.
Et si l'un des cordons de la corde décorde,
le cordon décordant fait décorder la corde.
Oh hisse hé ho !
Et que le Cordier de là-haut
Nous fasse à tous miséricorde. »
Semblablement à la corde, la corne de la Licorne, l'animal mythique oublié dans l'Arche de Noé, est torsadée par trois. Les trois plans de l'être humain, physique, émotionnel-relationnel et mental, s'affinent en sa pointe tournée vers le ciel. Cette corne indique le chemin, et « la Licorne est ton Aspect Dernier avant le Saut dans l'Inconnu.(6) ».




Licorne.

La fabrication des filets est apparentée au tressage et au tissage. Dans l'Egypte ancienne, le langage, ou sa structure, est représenté par un filet et la trame des mots sert à formuler les idées qu'elle capte pour rendre compte des choses. Les hommes de tous les temps ont utilisé des filets pour la pêche et, dans l'Evangile, Jésus compare le Royaume de Dieu à un filet :
« Et encore, le royaume des ciels est semblable
à un filet jeté dans la mer. Il en rassemble de toutes sortes.
Quand il est rempli, ils le remonte sur le rivage,
ils s'asseoient et ramassent dans des casiers ce qu'il y a de beau ;
ce qu'il y a de pourri, ils le jettent.
Ainsi en sera-t-il à l'achèvement de l'ère.(7) »
Mais les filets ne servent pas seulement à la capture des poissons !
"Le Livre du roy Modus et de la Royne Ratio" (8) enseignait aux escholiers et aux clercs du Moyen Age la manière :
« De tendre la roi qui se tire par li (le filet qui se tire de lui-même).
De tendre la roi à deus mantiaux...
De prendre la perdrix a la foletouere...(8) »
Mais il en tire la leçon pour les mécréants : « Les bécassines sont les oiseaux les plus fous du monde. Bien des gens ressemblent aux bécassines car ils sont si fous qu'ils s'abandonnent entièrement aux plaisirs de ce monde, et le diable les chasse et leur met le lacs au cou en les tirant à lui.(8) »
Parfois les filets servent aux veuves pour se protéger des âmes des maris défunts comme en Nouvelle-Guinée (9) ou aux femmes en couches comme moyen de défense contre les démons comme chez les Kalmouks. Depuis toujours, les lacs et les lacets sont des pièges où les proies viennent s'étrangler dans un nœud coulant, proies visibles des chasseurs, proies invisibles de ceux qui redoutent le malheur.
La mort est donc souvent vue ainsi comme dans ce Psaume biblique :
« Elles me cernaient, les cordes de la mort.
Les étranglements du Shéol me trouvaient ;
et je trouvais détresse, affliction.(10) »
Si les rétiaires romains utilisaient comme arme le filet au cours des jeux du cirque, ils ne faisaient en cela qu'imiter les dieux qui capturent les hommes avec des filets comme le rapporte les traditions orientales. A moins que ce ne soit le mystique qui s'arme d'un filet pour tenter de capturer son dieu ! Dans la tradition iranienne, c'est l'ange Binyâmin qui reçoit de Dieu le filet (lasso, ligne de pêche, piège...), réceptacle de la force divine qui fait de lui le Chasseur divin (11).
Le Filet de Brahma, traduit du sanscrit en chinois par le moine bouddhiste Kumâtajîva, présente les mondes disposés comme les mailles d'un filet. Mais le filet divin, avant d'être celui qui capture l'âme pour lui permettre de faire retour à la Source, est d'abord celui de l'illusion du monde des formes mayatiques qui le séduisent et l'hypnotisent. « L'homme est fermement convaincu qu'il veille, qu'il est éveillé, mais en réalité, il est pris dans un filet de sommeil et de rêve qu'il a tissé lui-même. Plus ce filet est serré, plus puissant règne le sommeil. Ceux qui sont accrochés dans ses mailles sont les dormeurs qui marchent à travers la vie comme des troupeaux de bestiaux menés à l'abattoir, indifférents et sans pensée. Les rêveurs voient à travers les mailles un monde grillagé, ils n'aperçoivent que des ouvertures trompeuses, agissent en conséquence et ne savent pas que ces tableaux sont simplement des débris insensés d'un tout énorme (12). »

Les illusions humaines ne grandissent-elles pas avec les progrès de la technique ? Un nouveau filet est lancé sur le monde entier, nouvel espace de créativité, de liberté ou immense moyen de conditionnement pour qui se laisse captiver, capturer dans les mailles du réseau Internet. « NET, en anglais, se traduit filet, en français. Du filet du pêcheur en passant par celui de la ménagère qui avaient le mérite d'être concrets, nous arrivons là à quelque chose de virtuel dont le pouvoir d'aliénation peut être immense. Notre terre s'entoure donc d'un nouveau filet d'informatique aux mailles de plus en plus serrées. Qui ou quoi va-t-il capturer ou transporter? Qui va le manier ou le porter ?
Ce filet est un immense réseau d'ordinateurs connectés les uns aux autres. Il englobe déjà toute la planète. Ses mailles se multiplient et se rétrécissent à toute vitesse. Il stocke et transporte de l'information. (...) Le filet qui englobe la planète est en réalité un immense réseau d'humains en communication mutuelle.(13) »
Déjà, les mémoires des ordinateurs, composées d'une multitude d'éléments, sont de véritables tissages, de même que tout ce qui est transistorisé.



 
Dans tout ce qui s'échange ainsi comme informations, qui peut démêler le vrai du faux, l'utile du superflux ?
Que signifie communiquer ? Dans communication, s'entend cassure ! Communion cassée ! Tout essai de communication est vain pour qui n'est pas avec (com) l'Unique, un avec le tout, mais qui est au contraire dans la cassure de la dualité. Internet est bien loin de la simplicité des anciens moyens traditionnels de communiquer.
Parmi ce qui permettaient d'enseigner, de faire passer science, sagesse et expérience d'une génération à l'autre nous trouvons les jeux de ficelle bien connus. Une ficelle nouée autour des mains permet de tisser avec les doigts des formes comme des bateaux, la tour Eiffel... Et l'ensemble se défait toujours comme par magie. Le fil se lace autour des cinq doigts des deux mains, parfois même en étant tenu par la bouche, ce qui apparente cette ficelle à la parole, au Logos.
Les jeux de ficelle étaient couramment utilisés à l'île de Pâques, dans toute la Polynésie, mais aussi chez les eskimos (14) et par de très nombreux groupes ethniques. Ils mettent l'accent sur les boucles formées beaucoup plus que sur le fil lui-même. Les primitifs accompagnent le récit d'un mythe d'un jeu de ficelle et les croisements de la ficelle imagent les événements racontés, et parfois même les étoiles. Ainsi, le « jeu de ficelle des indiens Toba représentant la constellation des Pléiades (15).
Chez les aborigènes de l'île de Pâques (Chili) les chants traditionnels de type Kai Kai véhiculent encore la Tradition des Anciens et sont associés à des jeux et à des figures de ficelles (16). « Différentes figures existent et chacune d'elles est associée à un chant précis. Ainsi contes et légendes se perpétuent encore aujourd'hui. Pour commencer une figure, il faut que la ficelle passe derrière le pouce et le petit doigt après avoir traversé la paume de la main. Par la suite, jonglant avec les doigts, la personne qui s'accompagne d'un chant réalise une figure plus ou moins complexe qui reflète son habileté.(17) » La bouche est aussi utilisée en complément des doigts. Le conte, le mythe, le récit se déroule et, au fur et à mesure, les nœuds se font, puis ils se défont tout seul, comme par magie. Ce sont des nœuds qui ne nouent pas.




A 86 ans, Amélia Tepano Ika chante en associant au chant des jeux et figures de ficelle.
 L'ancienne écriture pascuane gravée sur les tablettes rongo-rongo est dite en boustrophédon : la première ligne s'écrit en bas de gauche à droite, puis la tablette est renversée. Chaque ligne est ainsi inscrite la tête en bas par rapport aux deux lignes qui l'encadrent. Cette écriture, actuellement encore pratiquement indéchiffrable au moins sur le plan ésotérique, est unique au monde. Elle se lisait en étant récitée. « Les petits poèmes intercalés dans les vieilles légendes pascuanes sont récités comme les anciens hymnes polynésiens sur un rythme scandé. Les indigènes les déclament en s'aidant de jeux de ficelles formant des figures. Il y en a souvent plusieurs suivant la longueur du poème. Or, il est de tradition que les rongo-rongo étaient jadis récités de la même façon et que leurs signes correspondaient aux jeux de ficelle, moyen mnémotechnique populaire par rapport aux rongo-rongo savants.(18) »
D'autres jeux de ficelle d'invention récente ne correspondent plus qu'à la recherche d'une beauté esthétique sans contenu d'un autre ordre. Quelques clous plantés savamment sur une planchette de bois et un fil que l'on tend entre les clous pour composer un décor abstrait ou concret suffisent à certains pour exercer leur créativité. « Tendre un fil entre les pointes fait naître des figures géométriques ou des formes stylisées (...) La même structure linéaire pourra être exécutée en fils de différentes couleurs.(19) » Nous sommes loin d'un savoir faire pratique contenant une forme de sagesse, traduisant une cosmogonie, voire une métaphysique.

Chez les Francs-maçons, les cordes nouées en lacs d'amour forment une chaîne, image de la solidarité qui lient ensemble les initiés à ces rites. Actuellement, certaines représentations ne sont plus que symboliques sans être pratiques comme tout ce qui touche traditionnellement à l'artisanat ou bien certains objets sont pratiques mais inaptent à symboliser des vérités universelles. Par les anciennes techniques le chaos est ordonné et coordonné, cela par la double action conjointe du ciel qui inspire et de la terre qui permet l'incarnation de cette inspiration.
Le tissage, et toutes les formes d'artisanat qui lui sont apparentées, ont été de tout temps des supports à la méditation des artisans et de tous ceux qui les observaient à l'ouvrage. Il n'est donc pas étonnant de constater que tous les enseignements traditionnels utilisent des images, des comparaisons, des métaphores qui ont une signification profonde pour les hommes de ces civilisations agraires et artisanales.
Dans toutes les tribus de la terre, on a donc tressé, lié, noué les végétaux pour confectionner toutes sortes d'objets décoratifs ou pratiques : parures, nattes, paniers, corbeilles... La parure a toujours été très importante. Et la conscience est née chez l'artisan, à travers ce labeur, d'un fil unique, divin, qui tisse toutes choses manifestées. Il est révélateur de constater que le mot parer se dit en Grec kosmein, qui signifie mettre en accord avec le Cosmos !

Et les aborigènes australiens ont peint, comme nous l'avons déjà dit, au Temps du Rêve « le Réseau de la loi du wunan » représentant la terre comme un canevas où « tout a toujours été partagé entre tous. Personne n'est à l'écart de la chaîne, on est toujours à l'intérieur du wunan, tous... même les animaux, le chien... ils sont à l'intérieur, à l'intérieur de ce wunan. Personne ne vit en dehors du réseau du partage, les enfants, les femmes, les maris, tout le monde est inclus, ainsi que toute chose et les oiseaux, chaque animal, toute créature vivante.(20) »
Cependant, la responsabilité de chacun est entière. Le dessin de sa vie dépend de son dessein et il lui appartient de dominer s'il le peut son destin. Celui-ci est comme la trame d'un canevas. Dans cet art, la trame est donnée et l'artiste s'exprime en transposant son œuvre sur ce support.
Chaque individualité va s'exprimer sur cette trame et sa substance va être ainsi transformée; « ce n'est pas le “tissu”, le canevas qui se meut, mais ce sont les individualités qui, par leur travail, se meuvent et se mutent et, en mutant inévitablement transportent ce tissu à l'échelon au-dessus - le tissu, lui, ne fait rien, si les individualités ne travaillent pas, le tissu reste tel...(21) »




Détail de broderie. Artisanat de Ténérif, Iles Canaries, Espagne.
 


(1) MÉTAIS, Eliane - Art néo-calédonien - Paris : Nouvelles éditions latines. Dossier 4.
(2) GRIAULE, Marcel - Dieu d'eau - Op. cit. , p. 99.
(3) MEILACH, Dona Z. - Le livre de la vannerie - Ed. de l'Etincelle, 1976, p. 13.
(4) BERTRAND, Bernard - Pour l'amour d'une ronce... - Collection Le Compagnon végétal - Auto-édition, Ferme de Terran, 31160 Sengouagnet.
(5) Voir La Métaphysique des Chiffres - Op. cit.
(6) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Message des Tapisseries de la Dame à la Licorne - Le Point d'Eau, 1990 - Le Dit de la Licorne - p.40.
(7) BIBLE - Matthieu - 47-49 - Trad. André Chouraki, Desclée de Brouwer.
(8) Anonyme ou Henri de FERRIERES - XIVe s., Pléiade n°61.
(9) ÉLIADE, Mircéa - Images et symboles - Paris, 1952, note p. 146.
(10) BIBLE - Psaume 116, 3, 1989.
(11) MOKRI, Mohammed - Le chasseur de Dieu et le mythe du Roi-aigle - Texte établi, traduit et commenté avec une étude sur la chasse mystique et le temps cyclique, et des notes de linguistique - Wiesbaden, 1967.
(12) MEYRINCK, Gustave - Le Visage Vert - Ed. Emile-Paul frères : Paris, 1932.
(13) LEPOUTRE, Gérard - Sciences et Esprit : Chroniques - P. 44.
(14) VICTOR, Paul-Emile - La civilisation du phoque - A. Colin, 1989.
(15) Dessin dans LEHMANN-NITSCHE, R. - La Astronomia de los Tobas - (segunda parte), Buenos-Aires : RMDLP, t. 28 (3e série, t. 4), 1924-1925, p. 183 repris par LEVI-STRAUSS - Mythologiques : le cru et le cuit - Plon, 1964, p. 230.
(16) Voir Ile de Pâques, chants sacrés : Rapa Nui Island - CD Sony Music Publishing pour Tangata Manu - diffusé par DIEM Les Moulins, 84400 Gargas.
(17) LE CALVEZ François, MONCONDUIT Daniel et VAN DEN HEEDE Patrick - Ile de Pâques : à la rencontre du Mana - A. Michel, 1993, p.108.
(18) MÉTRAUX, Alfred - Lettre au professeur Paul Rivet - Hanga Roa le 5 décembre 1934.
(19) RIVIÈRE, Marie Claude - Fils et pointes - Dessain et Tolra, 1974, p. 6.
(20) Le chemin secret des Ngarinyin du nord-ouest australien - Muséum national d'histoire naturelle et Pathway project PTY LTD, 1997, p. 19.
(21) L'Instruction du Verseur d'Eau - Op. cit., p. 78.




Créé avec Créer un site
Créer un site gratuitement