DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre VI

L'ART DU TISSAGE ;

LE TISSAGE DE TOUTES LES MATIÈRES




Parmi les plus anciennes techniques utilisées par l'homme se trouvent le tressage et le tissage des fibres végétales naturelles. « Dès l'origine, l'homme primitif, pour couvrir sa nudité et se protéger du froid, a tissé des toiles (texta) et des toits (tecta) en entrecroisant régulièrement les fibres de ses nattes et de ses claies.(1) »
Le tissage se fit d'abord vraisemblablement au doigt, puis à l'aiguille avant que ne soient inventés les métiers à tisser.
Remontant à 4500 ans avant J.-C., des tissus ont été découverts au Danemark, à Ertebolle, mais ceux de Guitarrero au Pérou seraient deux fois plus anciens encore. L'Age de Pierre a partout laissé, faute de tissus, des aiguilles, des peignes à carder, des fuseaux qui prouvent la pratique de cette activité. Parmi les tracés gigantesques laissés par les Nazca du Pérou il y a deux mille ans, se trouve un métier à tisser. Les motifs géométriques de ces tracés, triangles, rectangles, spirales... figurent sur les tissus de la même époque. En Syrie ou au Japon, des motifs décoratifs de poteries anciennes sont sans équivoque. Le tissage à l'aiguille est une très ancienne technique.
Très vite s'inventèrent des outils plus perfectionnés qui permirent un ouvrage plus rapide, plus beau, et surtout plus efficace, plus large. Les métiers à tisser les plus simples ressemblent beaucoup à ceux utilisés par nos enfants dans les écoles maternelles. Le processus peut être explicité très simplement.




Le métier à tisser. Façade de l'Institut de Paléontologie humaine. Rue René Panhard, Paris.

« Comment se fait l'étoffe du tisserand ?
- Des fils sont tendus en longueur, c'est la chaîne ; un fil porté par la navette les entrelace, de la droite vers la gauche, puis de la gauche vers la droite, c'est la trame.(2) »
En effet, dans sa plus simple expression : « Le tissage n'exige que l'entrecroisement d'un fil et d'un autre, et par conséquent la seule règle est que les fils passent les uns sur les autres.(3) »
Comment les peuples primitifs découvrirent-ils leurs techniques ? Selon leurs dires, les esprits de la Nature leur parlent dans les rêves, dans les visions. Les aborigènes Ashaninca de la forêt amazonienne du Pérou entrent en contact avec les esprits de la forêt, les maninkari, esprits invisibles « qui se trouvent dans les animaux, les plantes, les montagnes, les cours d'eau, les lacs et certaines pierres cristallines (4). » Ils utilisent pour cela une plante hallucinogène, l'ayahuesca. « Ce sont des maninkari qui nous ont appris à tisser le fil de coton et à faire des habits. Auparavant, nos ancêtres vivaient nus dans la forêt. Qui d'autre aurait pu nous apprendre à tisser ? C'est comme ça que notre intelligence d'indigène de la forêt est née, et que nous savons tisser.4 » De nombreux autres hallucinogènes, comme le tabac, sont aussi utilisés mais le rêve est le moyen de connaissance le plus simple et le plus répandu.

Le tissage en bande est fort ancien. Il demande peu d'équipement et donne des tissus originaux, très résistants. Il utilise pour cela des cartons percés tels ceux retrouvés dans de nombreuses fouilles préhistoriques. Il était connu des égyptiens 4000 ans avant J.-C., mais aussi en Scandinavie, 1500 ans avant J.-C., dans toute l'Asie et jusqu'en Afrique du Nord.




Tissage à cartons : les fils écartés montrent la structure.

Les techniques sont fort diverses, très simples ou très élaborées. Au Moyen Age, les ornements sacerdotaux étaient tissés ainsi. La tapisserie de Reims « Les Perfections de la Vierge » montre celle-ci tissant avec un carton à six trous (5). Dans cette technique, « les fils de chaîne sous lesquels doit passer la trame sont levés ensemble, formant un espace entre eux et les fils de chaîne sur lesquels doit passer la duite. L'angle formé ainsi en séparant la chaîne en deux nappes est appelé foule (...) Dans le tissage à cartons, le mécanisme de formation de la foule est assuré par les cartons (...) La duite (longueur d'un fil de la trame, d'une lisière à l'autre) est ensuite tassée, avec un peigne par exemple, contre la partie déjà tissée.(6) » En tournant les cartons, on obtient un tissu tordu particulièrement résistant, différent suivant le nombre de cartons et le nombre de trous dans chaque carton. Les cartons peuvent être rectangulaires à deux trous, triangulaires à trois trous, carrés à quatre, pentagonaux à cinq, hexagonaux à six et des raisons pratiques ne permettent pas d'aller au-delà. Le symbolisme d'une telle technique mériterait d'être exposé et le lecteur est appelé à y réfléchir !

En Afrique noire, si la technique semble plus simple, le symbolisme du tissage est par contre beaucoup plus élaboré et explicité. « Les langages textiles dont les supports varient par les dimensions et par les matières, laine, raphia, cotons et soie, s'appuient sur des systèmes graphiques marqués, en général, par l'abstraction géométrique.(7) »
Les métiers à tisser d'Afrique noire sont souvent encore actuellement très rudimentaires. Marcel Griaule, l'un des ethnologues à qui nous devons la connaissance de la cosmogonie des Dogons, décrit simplement le métier fruste qu'utilisent les tisserands de ce peuple occupant les falaises de Bandiagara au Mali et vivant selon leurs coutumes ancestrales :
« L'armature de l'appareil, faite de quatre bois verticaux enfoncés en terre et reliés par des tiges horizontales, délimite un prisme où un homme assis et ses instruments tiennent à l'aise. La chaîne, étroite et interminable, part d'un traîneau couvert de pierres, passe sur un support horizontal et se présente inclinée au tisserand. Dans le secteur actif compris entre le support et l'ensoupleau autour duquel vient s'enrouler la bande terminée, la chaîne passe dans les lices puis dans la grille du battant, dont les dents sont faites d'éclats de roseaux. Les lices, mues au pied, alternent à l'aide d'une poulie accrochée à une traverse de l'armature ; le battant est balancé au bout d'une cordelette fixée à ses extrémités.
La navette, faite d'une augette de bois dont les extrémités sont taillées en pointe, est lancée à la main.(8) »
Le simple métier du tisserand africain produit de longues bandes étroites qui, cousues ensemble donnent les couvertures, les ceintures, les pagnes ouverts faits de quatre bandes pour les femmes, les pantalons fermés faits de trois bandes de fond pour les hommes... C'est un métier horizontal alors que dans l'ancienne Egypte des Pharaons, on utilisait un métier vertical.
Les Grecs connaissaient les grands métiers à tisser, ceux d'Hélène, de Circée, de Pénélope, mais aussi les petits métiers à main pour la fabrication de pièces étroites, de rubans, d'écharpes, de bandelettes, de bandeaux, de ceintures...
La plus vieille description connue sur le travail du tissage fut écrite par saint Théodoret, évêque grec de Cyr, et remonte au Ve siècle avant J.-C. « Les femmes ayant saisi des fils très fins, les ourdissent puis commencent par les tendre en ordre régulier comme des cordes sur le métier. Elles déroulent le fil de trame, en même temps qu'elles séparent avec la navette les fils de chaîne, ici relâchant, là faisant tirer les cordes qui sont adaptées à ces fils. Ensuite, avec les instruments disposés à cet effet, pressant et foulant en quelque sorte la trame, elles terminent ainsi le tissu. (9) »




Métier à tisser vertical.
 
avec ses parties fixes (bâti et poitrinières) et ses parties mobiles (ensouples et harnais).

Précédant les tapisseries, les tentures ornées remontent au deuxième millénaire avant notre ère. Celles des Babyloniens, des Syriens et des Perses se distinguaient par de riches dessins aux couleurs chatoyantes. Les tissus de soie décoratifs, les kosseus chinois, remonte à la dynastie des Tchéou, au premier millénaire.
Furent inventées également la tapisserie à l'aiguille sur canevas, de chanvre souvent, et la broderie sur canevas, celui-ci tenant lieu de chaîne.

Que n'a-t-on pas tissé ? Fils de raphia, de sisal, de jute, de coton, de laine et jusqu'aux fils métalliques, herbes ou graminées séchées, paille, ficelle... La fibre de lin demande à être préalablement rouie, broyée, teillée et blanchie. Le jute est le lin du pauvre. Les toiles d'orties, de crin, de chanvre... passent pour être plus froides et plus grossière que les tissus souples de coton. Les surates et putnas, cotonnades souples fabriquées en Inde, étaient coloriées de dessins.
Dès l'Antiquité, on tissait des vêtements ignifugés, en fil d'amiante, et le secret en fut gardé jusqu'au Moyen Age. De la Laponie à la Chine, on utilisa le fil d'argent et le fil d'or.
Un matériau particulièrement noble et beau est le fil de soie, tissé en Chine depuis qu'un cocon tomba par hasard dans la tasse de thé de l'impératrice Xi-Ling-chi il y a de cela 4500 ans, conte la légende. L'eau chaude ramollit le cocon et le fil fut pour la première fois dévidé. La soie fut ensuite filée dans tout l'Orient et le Moyen Orient avant de faire son apparition en Europe. Mais le résultat n'est pas le même selon qu'on tisse la soie d'élevage ou la soie sauvage comme le faisaient il y a 2500 ans les nomades sibériens dont parle Hérodote.
La soie marine, le byssus ou barbe de certains mollusques, a été tissée par les Arabes pour obtenir des étoffes iridescentes.
Aux matières naturelles belles et nobles succèdent actuellement quantité de fibres artificielles. On tisse la cellulose du bois, la caséine ou la protéine d'arachide et de soja pour obtenir la fibranne, la rayonne, la viscose ; les acryliques qui donnent Dralon et Orlon ; les polyamides pour les Nylons et les polyesters pour les Tergals, Dacrons et Tréviras. Cela vaut-il la douceur de la soie ou du lin ? Et la mécanisation extrême laisse peu de place à l'art véritable.
Sur des métiers à deux lices, on tisse actuellement des toiles métalliques, surtout de fer et de cuivre. Ainsi en est-il à cette époque de culture technologique, mais le symbolisme ancien a disparu au profit du seul point de vue utilitaire.

Bien des peuples continuent ou retrouvent leurs anciennes traditions. Les couvertures « Chilkat » se tissent encore à la main, sans métier, dans le sud-est de l'Alaska. Le tissage des couvertures de style « Moqui » et celui des tapis fait actuellement la réputation des Najaro (10) qui utilisent toujours les teintures à la cochenille et à l'indigo. En Turquie, un chimiste, en retrouvant les procédés de teinture naturelle utilisés avant l'importation des teintures synthétiques, a redonné une nouvelle jeunesse à la fabrication traditionnelle des tapis (11).
Partout dans le monde, ce sont les tapis en effet qui ont fait la réputation des artisans. Chaque peuple a développé cet art, lui donnant les colorations de son terroir ; tout artisanat est ainsi lié à l'énergie de la Vouivre du lieu où il a pris racine. Puis se sont faits les échanges entre les peuples au gré du commerce, des guerres et des conquêtes et les techniques, les goûts se sont influencés, entrelacés. « En Asie mineure, les Turcs venus d'Asie centrale ont colporté leur connaissance du tissage des tapis noués (...) Chaque contrée en liaison avec ses croyances possédait ses registres de couleurs, de motifs réalistes ou géométriques, d'un symbolisme traditionnel perpétué par chaque groupe ethnique ou familial. (12) »
Que représente-t-on ? Des bestiaires, des arbres de vie, des légendes..., des symboles vivants pour qui sait les décrypter. Ainsi dans la tribu de Gasgai, au sud-est de l'Iran, on fabrique des tapis très colorés appelés Gabbeh, dont les motifs sont inspirés par les événements de la tribu (13) et l'on utilise pour se faire des couleurs (14) codées tout comme le sont en Occident les couleurs des blasons dans l'héraldisme.
Les métiers plus perfectionnés et plus complexes permettent donc le tissage des tapis. Il arrive que la musique et le chant jouent leurs rôles dans le tissage comme le montre cette observation. « En Iran on chante les tapis. Il y a deux axes, l'axe de la couleur et l'axe de la forme. L'axe de la couleur peut être représenté par la musique, et l'axe de la forme, par les mots. Dans les ateliers, il y a les maîtres chanteurs et une quinzaine d'ouvrières qui tissent dans le rythme de la chanson. Et dans ce balancement des mains et du corps, il me semblait qu'il y avait une vérité, l'adéquation entre le mouvement et la forme. (15) » C'est d'ailleurs ce qui se passait en agriculture chez de nombreux peuples où les tâches collectives, fauchage, battage etc. se faisaient au rythme des tam-tams et des tambours.

Le tissage a donc été, de tout temps, l'expression de la culture des clans (comme en Ecosse), des tribus, des ethnies, des peuples... Les artisans connaissaient le symbolisme des signes et des couleurs qui traduisaient dans la matière tissée les croyances, les cosmogonies, les légendes, les généalogies. Les prières aux dieux, les rites accompagnaient chaque étape du tissage dont les secrets étaient gardés jalousement par une caste souvent héréditaire. Ceci se retrouve aussi bien chez les indiens Navajo et Hopi que chez les Dogons africains, les Canaques des îles Loyauté... Malgré l'oubli grandissant, partout où ils se maintiennent « filage et tissage sont des façons en soi d'inviter l'esprit ou d'être animé par lui. Il ne fait guère de doute aujourd'hui que l'on a jadis utilisé le filage et la fabrication des vêtements comme méthodes religieuses pour enseigner les cycles de la vie, de la mort et de l'au-delà.(16) » D'ailleurs, lorsque l'homme meurt, on dit que « les tissus survivent à sa chair comme des mues (17) ».
Etant manifestation de la vie, le tissage, comme le travail de la forge d'ailleurs, s'arrête net à la tombée du soleil chez les Dogons. C'est une prérogative masculine au Mali, comme dans toute l'Afrique de l'Ouest et dans les pays de culture hispanique. Alors qu'en Grèce il symbolise le renoncement aux valeurs masculines car le tissage est parfois considéré, de même que le filage par certains peuples, comme ouvrage de femme... Par contre, c'était une activité sacrée chez les Arapahos des Grands Lacs américains. Ainsi varient les coutumes et les préjugés selon les lieux et les époques, mais la loi fondamentale reste la même, les artisans mettent en œuvre les structures universelles.
La disparition de l'artisanat a entraîné, là où elle s'est produite, une disparition quasi complète, non seulement de la compréhension des analogies traditionnelles qui exposaient le tissage de toutes choses, mais plus encore la comprehension du niveau anagogique, au plan métaphysique. Ainsi percevait-on jadis l'Œuvre divine et voyait-on les lois de la Loi, « Fils de trame et de chaîne issus de l'Unique Quenouille (18) ».

Beaucoup d'activités peuvent être vues traditionnellement comme des tissages. Les constructions des premières villes elles-mêmes n'échappèrent pas à cette comparaison et la structure quadrillée des villes grecques est attribuée à Apollon, « le tisseur de villes ». Les villes modernes, comme Buenos Aires par exemple, sont tissées ainsi, même si leurs concepteurs n'en ont aucune conscience.
Bien avant de tisser les villes, l'homme a défriché la nature. Qui n'a remarqué l'immense patchwork que les champs cultivés présentent vus d'avion ? La culture de la terre a été longtemps et reste encore, malgré la mondialisation, le terreau de toutes les cultures humaines. L'humanité puise ses racines dans l'humus... Quel rapport peut-il y avoir entre le tissage et la culture de la terre ? Dans les mentalités actuelles, sans doute aucun ! Mais les anciens, eux, percevaient concrètement l'unité dans chacune de leurs diverses activités. On cultive, en pays Dogon des champs carrés de huit coudées, le carré comprend huit lignes, nombre des ancêtres. La parcelle unitaire est celle du premier grenier descendu du ciel. Le paysan africain maniant la daba reproduit le mouvement de la navette du tisserand. Il « progresse tantôt d'un pied, tantôt de l'autre, changeant sa houe de main à chaque pas : quand le pied droit est en avant, la main droite, sur le manche, est plus près du fer et inversement au changement de pied.(19) » Ce n'est pas là une comparaison mentale, mais une opération concrète volontairement similaire : « “Si un homme défriche et ouvre de nouveaux carrés, s'il construit des habitations, son travail est comme un tissage.”
Or le tissage étant la parole, fixant la parole dans le tissu par le va-et-vient de la navette sur la chaîne, la culture, par le mouvement de va-et-vient du paysan sur les parcelles, fait pénétrer le verbe des ancêtres, c'est-à-dire l'humidité, dans la terre travaillée, fait reculer l'impureté de la terre, étend la civilisation autour des lieux habités.
Mais si cultiver est tisser, il convient de dire que tisser est cultiver. La partie sans trame de la chaîne est la brousse. La bande terminée est le symbole du champ cultivé. Les quatre poteaux du métier sont les arbres et les broussailles qui sont abattus avec la navette, symbole de la hache. Tirer à soi le peigne, c'est tirer le bois pour en faire des fagots.
Passer le fil de trame, c'est faire avancer la vie, l'eau et la pureté dans les régions désertes.(17) » La trame est la brousse, le désert ; la chaîne est le va-et-vient de l'homme qui défriche.

Nulle part ailleurs que chez les Dogons, le tissage n'a imprègné tous les gestes de la vie sociale, toutes les coutumes, souvent surprenantes pour le non initié. Une fois parmi tant d'autres, Ogotemmêli, le sage aveugle qui renseignait l'ethnologue Marcel Griaule en le recevant dans sa case, « commença par une déclaration inattendue :
“La bouche de la femme, c'est un matériel à tisser.”
Et il rappela l'enseignement donné par le Septième Nommo, l'un des ancêtres primordiaux, enfoncé dans la terre, ouvrant au soleil sa bouche-fourmilière d'où partaient les fils de chaîne.
“Les dents limées en pointe sont les dents aiguës du génie, dans lesquels passaient les fils. La boucle de cuivre accrochée au centre de la lèvre inférieure est la bobine de fil. Les quatre boucles (chiffre féminin) des ailes du nez forment la poutre du métier, la pendeloque de perles de la cloison étant l'axe pivotant.”
Si les femmes - et les hommes - se liment les dents, c'est pour rappeler le passage des quatre-vingts fils pairs et des quatre-vingts fils impairs, symboles de la multiplication des familles. Ils marquent ainsi leur respect pour la parole supportée par ces fils, pour la parole humide sortant de la bouche, pour l'eau qu'on boit, essence du maître du verbe. Et la ligne de chevrons que forme chaque rangée est aussi le chemin de l'eau et de la parole.(16) »
Des mots semblables désignent donc parole et étoffe. Le larynx est un métier à tisser qui produit un discours semblable à la bande d'étoffe et les dents sont des peignes (20).

Ce n'est pas seulement pour les Dogons que la parole est un tissage. La Langue primordiale à l'origine de toutes les langues a donné le mot sûtra, signifiant fil, suture - en français - pour coudre les lèvres d'une plaie, sûrat en arabe, d'où les sourates du Coran. En Orient, les sûtras, les fils de la parole, sont assemblés en tantras qui sont à la fois le tissu et la chaîne du tissu.
Le Tissage de la Parole a précédé celui du Fil ; le Verbe, est, dans toutes les traditions, créateur. Les joutes africaines sur l'invention du tissage sont traditionnelles. « La parole proférée ou tissée est une extension de l'être, extension nourrie par le chant et le fil.(21) » Chez les Dogons, Nommo, le Dieu d'eau, façonne de sa parole une jupe verte tressée pour couvrir la Terre nue, sa mère. Les langages successifs qui apparaissent sont le tressage, le tissage puis le jeu de ficelle et toute technique est intimement liée à la Parole de l'ancêtre primordial.
« Le génie parlait. Comme avait fait le Nommo lors de la première divulgation, il octroyait son verbe au travers d'une technique, afin qu'il fût porté par des hommes. Il montrait l'identité des gestes matériels et des forces spirituelles ou la nécessité de leur coopération. Le génie déclamait et ses paroles colmataient les interstices de l'étoffe. Elles étaient tissées dans les fils et faisaient corps avec la bande. Elles étaient le tissu lui-même et le tissu était le verbe. Et c'est pourquoi étoffe se dit “soy”, ce qui signifie : “C'est la parole.” Et ce mot veut dire aussi “sept” - rang de celui qui parla en tissant (...) Ainsi les entrecroisements de la chaîne et de la trame enserraient les mêmes paroles, nouvel enseignement qui devenait l'héritage des hommes et que les tisserands transmettaient de génération en génération, aux claquements de la navette et au bruit aigre de la poulie du métier dite “grincement de la parole”.(22) »
Car la parenté est certaine entre une conversation et le travail du tissage : « en effet, celui-ci est caractérisé par le mouvement alternatif et régulier des deux mains qui se renvoient la navette de gauche à droite et de droite à gauche, ainsi que par le va-et-vient vertical des pieds qui changent le plan des fils. C'est la figuration des demandes et des réponses dont l'échange est d'ailleurs exprimé par le même mot que le mouvement du tissage.(23) »
Dans le langage, le tissage est celui des voyelles et des consonnes. Dans le chant, le tissage des voix peut atteindre à un dépouillement proche de la perfection comme dans les Negro Rhyming Spiritual chantés a capella par les descendants des esclaves noirs des îles Bahamas, les anciens pécheurs d'éponges (24).

Dans la langue arabe, comme dans la langue hébraïque, les voyelles ne s'écrivent pas et la lecture d'un mot naît du contexte ; très souvent, plusieurs lectures peuvent être faites d'un même passage dont les sens sont ainsi volontairement rendus multiples.
A, O, U, I, ces « voyelles sont les âmes des mots (25 » affirme un taoiste contemporain.
Etonnante concordance ! Dans l'ancienne Egypte, où Thot est « la langue de Ptah » qui fourmille les paroles de la « bouche créatrice », les voyelles I, A, O, U sont la chaîne alors que E et les consonnes sont la trame du langage. Dans la langue des hiéroglyphes, ia signifie l'origine, le Principe causal du Souffle ; aou signifie le principe de l'Espace-Substance et véhicule l'idée d'expansion, d'amplitude, de volume. Les deux syllabes assemblées, iaaou « expriment l'origine de l'Etre dans sa plénitude non divisée, non spécifiée (...) : au commencement, iaaou vivait dans le corps unique, “avant qu'il y eût dualisation, avant que fussent les choses terrestres”... quand il n'y avait pas encore de naissance... quand aucun dieu n'existait... quand le “désir pour ikou” n'était pas formulé...
Qu'est-ce que ikou ? C'est le reflet de l'activité originelle dans la tendance à la personnification. Mais avant sa descente dans la matière ikou est appelé “l'Ancien Maître du Ciel et de la Terre”, car il est la Puissance qui a précipité la Substance dans la Matière et l'Etre dans le Devenir.
Le “désir pour ikou” cause la dualisation, la procréation, et la succession des phases du Devenir (26) » et donc la mort ! Dans la langue des Yorubas du golfe du Bénin, Iku (prononciation ikou) est la mort ! N'y a-t-il pas là une preuve d'un lien évident entre ces peuples et l'ancienne Egypte ?
Ikou est donc fondamentalement le tissage... qui enchaîne l'âme séduite par le reflet dans le miroir aux alouettes de la création et trame son devenir... qui souvent se joue dans le drame! Le reflet dans le miroir de la sonorité ik est très justement ki, mot qui, en japonais signifie l'énergie. Les renversements ne sont pas de simples jeux de mots comme le prétendent souvent les égyptologues, mais le reflet de la manifestation telle qu'elle se produit véritablement par inversion.

Le langage et les mythes rapprochent simplement les choses qui à l'origine étaient vues comme semblables et que la complexité croissante d'une société différenciée et spécialisée ne sait plus percevoir.
Les mythes sont des entrelacs, et particulièrement les mythes sur les entrelacs puisque les langages se superposent, se croisent, se nouent et se dénouent ! « La voie du génie remplit les interstices d'une tresse ou d'un tissage ; réciproquement, dans les mythes, le sens implicite, l'espace entre les mots et les mythèmes est tressé et tissé. La structure fondamentale du mythe est aussi une trame de fils toronnés, tissés et croisés comme dans un jeu de ficelle.(27) »
Tisser la parole, tisser le fil, tisser le mythe, tisser la vie..., tout cela relève du même processus. Le vieux sage aveugle de Bandiagara l'enseigne à l'ethnologue blanc qui séjourne dans son village. « Le métier à tisser, conclut Ogotemmêli, est la tombe de la résurrection, la chambre des époux et la matrice prolifique (...) La parole s'intercale dans les fils, remplit les vides de l'étoffe (...) Les paroles des sept ancêtres remplissent les vides et forment le huitième. (22) »
Mais aussi plus simplement, les symboles sont les images tissées, les couleurs utilisées pour les étoffes des vêtements car ils parlent. « Sous les doigts des hommes les fils tissent la parole infinie, rappellent les généalogies des rois ou illustrent leurs devises. Fil à fil se dit et se transmet chaque étape de la vie : puberté, mariage, enfantement ou décès. (28) »
Ainsi la parole est-elle un tissage aussi bien sur le plan concret, qu'analogiquement et anagogiquement.
Etoffe : Est Eau-Feu, tissage de l'Eau et du Feu chante la Langue sacrée.
Par la brûlure de la glace, l'Eau se perçoit Feu, par la brûlure de la glace, dans la réconciliation des opposés, dans l'ultime Unité de Tout...




Toile-Etoile tissée par la petite araignée Anansé.
Huile sur toile, Régor.
Illustration du mythe fondateur des Ashanti du Ghana.
Voir : Régor, //Contes qui coulent de Source//, Editions EDIRU, 2006.






Détail.




Détail.


 
(1) SALLANTIN, Xavier - Le Livre zéro ou la genèse des sens - Bourg-Madame : Fondation Bena, 1982, p. 133.
(2) SCHWALLER DE LUBICZ - Her-Bak "Pois Chiche" - Flammarion, 1956, p. 203.
(3) WILLCOX, Donald J. - New design in weaving.
(4) L'ayasqueros Carlos cité par NARBY, Jeremy - Le Serpent cosmique : l'ADN et les origines du savoir - Op. cit., p.31.
(5) Musée des Beaux-Arts, Reims, 1530.
(6) SNOW, Marjorie et William - Tissage en bande - Dessain et Tolra, 1977, p. 7.
(7) FALGAYRETTES-LEVEAU, Christiane - Au Fil de la parole - Op. cit., p. 12.
(8) GRIAULE, Marcel - Dieu d'eau - Ed. Fayard, p. 79-80.
(9) ALGOUD, Henry - La Soie : art et histoire - Lyon : La Manufacture, 1986, p. 27.
(10) « Les Navajo d'Arizona, quant à eux, se sont illustrés dans les tissages. On peut en suivre la progression depuis le milieu du XIXème siècle pour des couvertures de chefs dont les motifs se sont progressivement compliqués. Des bandes de tons vifs ont servi de fond à des losanges de différentes couleurs, pour des tissus appréciés des amateurs d'arts appliqués. » Brochure de l'exposition Art des Indiens d'Amérique du Nord - Mona Bismarck Foundation - Paris
(11) ARTE - Connaissance : Le mystère des tapis - Documentaire, 17/11/1999.
(12) DURAND, Jean-Pierre - Auto-apprentissage du Tissage - Editions de la Lanterne, 1979, p. 135.
(13) Voir le film iranien Gabbeh de Mohseu MAKHMALBAF, dont l'intrigue est un véritable tissage naratif à l'exemple du tapis que tisse l'héroïne.
(14) ARTE - Connaissance : Le mystère des tapis - Documentaire, 17/11/1999.
(15) GRAFFIN, Daniel - Driadi - Cité par - DURAND, Jean-Pierre - Auto-apprentissage du Tissage - Op. cit., p. 135.
(16) PINKOLA ESTES, Clarissa - Femmes qui courent avec les loups - Trad. Marie-France Girod, Grasset, 1996, p. 436, note 16.
(17) LE FUR, Yves - Paroles enroulées - In - Au Fil de la parole - Op. cit., p. 107.
(18) Le Manuscrit des Paroles du Druide... - Op. cit., p. 133.
(19) Dieu d'eau - Op. cit., p. 86, 89.
(20) Voir DIETERLEIN, Germaine - Ethologie de la parole chez les Dogons et GRIAULE, Marcel et DIETERLEIN, Germaine - Le Renard pâle - Institut d'Ethnologie, 1991.
(21) BÂ, Hamadou-Hampaté cité dans Au Fil de la Parole - Op. cit., p. 155.
(22) Dieu d'eau - Op. cit.
(23) CALAME GRIAULE, Geneviève - Ethnologie et langage - Gallimard, 1965.
(24) En particulier, les chants de Joseph SPENCER (CD Deep River of Song - Bahamas, 1935) et les concerts de Negro Rhyming Spiritual des Bahamas donnés par le Trio Diana HAMILTON.
(25) CHENG, Stephen Chun-Tao - Le Tao de la voix - Presses Pocket, 1993.
(26) SCHWALLER DE LUBICZ - Her-Bak Disciple - Ed. Flammarion, 1956, p. 239-240.
(27) CONTY, Patrick, La Géométrie du labyrinthe, Question de, n° 104, Albin Michel, 1996, p. 110-111.
(28) Au Fil de la parole, op. cit.




Tapis d'Egypte.



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