DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre VII

LE SENS DES ENTRELACS



Dans les loges maçonniques véritables, les cordons entrelacés peints sur les murs ou sur les habits symbolisent les liens qui unissent entre eux les membres de la loge jusqu'à la mort ; ils sont dénommés justement lacs d'amour. Amor, A privatif de mort comme le disent les trouvères de tous les temps en maintenant la Langue véritable.
Quant aux familiers de cette Langue, en prononçant entrelacs, ils entendront justement « entre là », dans cette manifestation ! Cela s'adresse-t-il à l'âme précipitée dans la Matière dense et qui tourne en rond dans l'univers des sens sans jamais trouver de fin à ce qui n'a pas de début ? Pour décrocher dans ce centre-trou autour duquel tournent les boucles entrelacées, faut-il entendre « entre lassé » ? Lac s'épelle justement L-A-C : est lassé ! Ou encore « est le assez ». Jeux de mots de la Langue Diplomatique qu'entendra peut-être celui qui souffre de trop de maux dans le tourbillon des entrelacs de son existence !
Ou bien encore peut-on décrypter entre-lacs, ce qui est entre les lacs, les lacets de l'entrelacs, non point les nœuds eux-mêmes, mais l'espace blanc entre le noir déroulement du lacet, comme les intervalles entre les rayons de la roue. Ils sont de même nature que ce cercle central que l'on peut voir comme un trou, un abîme, un risque, alors que le déroulement du lacet reste rassurant, sécurisant.
Dans l'entrelacs simple à un fil, la pelote dévidée peut être simplement rembobinée et mieux encore, le tricot peut être détricoté ! La forme transitoire disparaît pour une nouvelle réutilisation du fil. Mais la complexité est à l'œuvre, dans les représentations graphiques, dans les arts comme dans l'existence.

Les enluminures irlandaises (1) et l'art celtique en général ont fait un important usage des représentations (re-présent-é) d'entrelacs. Toutes sont précédées de l'observation de la Nature. Le lierre tisse ses entrelacs autour du tronc de l'arbre qu'il finira tôt ou tard par étouffer.




Entrelacs de racines dénudées par l'érosion.
 

Dans le végétal, la puissance du pulsif de vie qui monte de la terre se fige dans les entrelacements des racines, dans la souplesse ou la rigidité des lierres, des glycines et des lianes de toutes sortes. Tout végétal matérialise cette force de vie attirée irrésistiblement par le ciel. Qui n'a vu les racines particulièrement tourmentées et impressionnantes des arbres du Mont-Beuvray, haut lieu de l'antique Gaule où l'énergie de la Vouivre, encore appelée Wivre ou Guivre, est d'une force particulière.
L'animal, lui, dans sa mobilité, se déplace en suivant tout naturellement les ondes d'énergie qui sillonnent la Terre-Mère, les courants telluriques de la Vouivre. L'homme agit de même dans ses migrations, au cours de ses nomadismes lorsque, non encore dénaturé, il reste ouvert aux appels de la vie.
La complexité extrême de la nature transforme l'entrelacs en enchevêtrement et l'être alors ne peut plus s'élever du terrestre au céleste, il reste prisonnier de ses liens. Dans l'ancienne Egypte, les osiris végétants étaient pétris avec des grains qui, en germant, montraient combien ce dieu était alors lié au cycle végétal, au cycle des morts et des renaissances.
Ce stade est souvent illustré par des enchevêtrements de lianes, de branches, et même de serpents comme ceux de la chevelure de la Gorgone semblable à ceux des rassemblements de serpents à la saison des amours !

Qui n'a observé les entrelacs de la glycine ?
« En général les Sages considérant les entrelacs comme des préoccupations ont tendance à faire des études pour couper la racine des Entrelacs et ils n'apprennent pas à couper les Entrelacs d'avec les entrelacs.
Ils ignorent aussi que les Entrelacs s'entrelacent avec les entrelacs.
Comment sauraient-ils par hasard que les événements se transmettent d'Entrelacs à Entrelacs ?
Rares sont ceux qui savent que les événements transmis sont des Entrelacs de Glycine.
Personne n'y prête l'oreille.
Nul ne l'exprime encore.
Peu en font la preuve (2) »
Cet enseignement actuel reprend, en parlant des entrelacs de la glycine, l'enseignement zen de Dôgen, moine japonais du XIIIème siècle, qui parle, lui, des lianes :
« En général, l'étude à laquelle s'adonnent tous les sages consiste à trancher la racine des “lianes”, mais ils ne réalisent pas que trancher signifie séparer les lianes les unes des autres. Comment, dès lors, pourraient-ils comprendre que la transmission se fait continuellement par les lianes, et dans les lianes ? Rares sont ceux qui savent que la transmission de la Loi n'est pas distincte de ces lianes.(3) »
La libération des liens nécessite-elle de couper à la racine les attachements humains, entrelacs dommageables et aliénants ?
Rien n'est moins sûr...
Cela est peut-être impossible d'ailleurs, ou traumatisant, voire stérilisant. Car en effet, le jeu de la vie implique ces entrelacs de lianes, de lierres ou de glycines. Tout est dans le discernement. Certains êtres peuvent à l'évidence, aux yeux du Maître véritable, ne rien avoir à faire effectivement ensemble. Mais s'agit-il alors de couper brutalement les lianes pour les séparer ? Le respect profond de la vie l'interdit. Il suffit peut-être de les écarter simplement l'une de l'autre pour leur permettre de vivre leurs justes entrelacs avec d'autres lianes, du moins le temps nécessaire à l'enrichissement de chacun. Et les racines ne sont pas à trancher puisqu'elles puisent dans l'humus humain la nourriture pour la vie, la croissance, l'épanouissement et la floraison. Alors, « les lianes serpenteront, les sources jailliront (4) ».
Si l'on veut bien considérer le déroulement d'une vie humaine comme un entrelacs, que se passe-t-il lors d'une rencontre ? L'entrelacs de l'un s'entrelace à celui de l'autre dans l'instant, puis chacun suit le chemin de sa propre vie. Les vies riches et passionnées se nourrissent ainsi de multiples entrelacs qui dessinent leurs orbes dans un foisonnement grandiose. Lorsqu'une relation est durable et continue, deux entrelacs se marient, excluant parfois d'autres entrelacs possibles qu'ils évitent, pauvre dessin sans ampleur, réduction peut-être du souffle de la vie, ou bien justesse. C'est selon. Qui peut savoir ? Il arrive cependant assez souvent que l'un des deux étouffe l'autre, se nourrisse de sa substance en le parasitant comme « la liane maluva, étranglant un arbre sal ».
Ou bien encore les deux entrelacs s'écartent et se rejoignent tour à tour.
Comme l'énonce la chanson :
« Nul ne sait où il va
Dans tous ces entrelacs
Mais c'est le Jeu de la Loi
Qui vous guidera (5). »
Lorsque les choses sont vues de haut, du point cinq qui s'extrait du quaternaire terrestre (6), le sommet de la pyramide à base carrée, le jeu de tous ces entrelacs révèle son dessein, son intelligence. Alors, contrairement à l'affirmation sommaire de cette chanson, se révèle le but ultime de cette danse, le retour au Point Source de cette multitude d'entrelacs, l'arrêt de la manifestation, de la Roue, pour la juste Manifestation depuis « l'Ego Centre de l'Unique (7) ».
« Rien n'est à retrancher de la divine cause (8). » C'est pourquoi, il n'y a rien à couper, rien à trancher, mais il y a au contraire à remettre chaque chose, chaque être à sa juste place. Le jeu de la Loi, la transmission de la Loi, les Evénements qui prennent apparence de hasard, tout cela n'est qu'entrelacs d'entrelacs, tissage de lianes...
Le petit ego, pris dans les nœuds des entrelacs d'entrelacs et qui ne peut s'en extraire pour accéder à l'Intelligence qui en tisse la trame, s'affole, veut couper la racine de l'entrelacs de l'autre, veut l'empêcher de suivre le mouvement qui l’éloigne et l'amène vers d'autres entrelacs qu'il jalouse. Il ne voit pas que celui qui s'éloigne aujourd'hui sera ramené demain par le mouvement de la vie pour un nouvel entrelacement encore plus beau peut-être, si cela doit être. Et si cela ne doit pas être, l'effort est vain, la souffrance inutile... Qui peut aller contre le dessein de la Vie ? La Vie Est Intelligence manifestée.
L'ego nomme la multitude de ses entrelacs d'entrelacs, chaos, puisqu'il n'en perçoit pas l'ordre. Ce chaos que les physiciens perçoivent au cœur du déterminisme des lois parcellaires qu'ils énoncent, est la sublime liberté de la création... Et la mathématique du chaos découvre un ordre caché derrière cette apparence...
Qui voit les choses de haut joue le jeu des entrelacs et danse sa vie, ou mieux encore laisse la Vie se danser. Les pas de danse sont entrelacs et seule la danse compte. On s'enlace, puis on s'en lasse, dit l'humoriste ! Qui voudrait danser éternellement le pas répétitif de la même danse, et qui plus est, avec un seul et unique partenaire ? La Vie est toujours neuve, foisonnement d'entrelacs nouveaux...
Très souvent, l'ego affolé tire sur le fil et cela fait « un beau sac de nœuds », comme le dit l'expression populaire ! Il ne faut pas trop tirer sur la ficelle, elle casse, et c'est souffrance inutile. La vie est dénouement des liens pour la danse qui traverse l'être, trans-en-dans(c)e dit la Langue sacrée !
Pris au jeu, sans la conscience du jeu, chacun est comme grisé par le mouvement de l'entrelacs et n'en cherche plus ni le sens, ni le centre, ni la raison d'être. Il succombe au vertige sans rester, comme le Derviche Tourneur, dans le centre immobile de soi-même, au cœur du tourbillon, dans l'œil du cyclone, capable d'un arrêt immédiat. Le grand Art étant de savoir arrêter !

Ce qui est primordial, ce n'est pas l'histoire individuelle de chaque entrelacs, c'est la Source d'où jaillissent ces entrelacs. Jamais la compréhension du processus ne sera le fruit d'une recherche, d'un raisonnement, d'une mentalisation. Les pensées humaines, au contraire, loin de simplifier les choses, par elles-mêmes ordonnées, ne font qu'embrouiller encore davantage l'écheveau. « Les pensées humaines se transformant sans cesse par effet de Nature, tout paramètre déclenchant de nouveaux paramètres qui s'enchevêtrent les uns aux autres, quels inextricables “entrelacs de la glycine”, quel “nœud gordien”, quelles inextricables têtes de l'Hydre de Lern (9) ! » Alors, ces têtes de l'Hydre, il s'agit de les couper toutes d'un seul coup, ou bien de les faire dépérir toutes ensembles. Entre ces deux méthodes, c'est le Nagual, le Guide, le Serviteur de Lumière qui choisit... Ou plutôt, l'une des méthodes s'impose à lui.
Cependant, il suffit de savoir que chaque chose a sa raison d'être, sa nécessité. C'est pourquoi il est dit : « voyez le Liage entre les choses : ne perdez pas le Fil de l'Entrelacs : les Entrelacs ont Raison d'Etre pour le Retour conscient à l'Entière Conscience.(10) »
Mais la complexité de l'entrelacs créationnel peut affoler celui qui n'accepte pas humblement d'être une goutte d'eau dans l'océan et qui borne son horizon à l'étroitesse de son mental conditionné.

Lorsque l'entrelacs n'est plus harmonie mais enchevêtrement, que faut-il faire ?
« “Dévidez la pelote de fil de son enchevêtrement”
Voyez-là déjà, au départ, bien enroulée et voyez dans cet enroulement le travail de yoga de Kundalini, celui du Serpent.
Ne supportez pas un seul instant d'être enchevêtrés et de vivre à travers les barrières de ce champ d'enchevêtrement.(12) »
La voix intérieure est souvent le guide le plus sûr, ou bien son relais passe par celle du Guide extérieur.
« Certes il est des moments où, venue des profondeurs de lui-même, une Voix Divine sait lui conseiller l'Activité juste à faire, la Parole juste à dire, le Lieu juste où aller : mais cette Voix se perd dans la multitude des voix qui s'enchevêtrent pour l'enchevêtrer.(13) »
Du Point central immobile, la Roue de l'univers manifesté révèle ce qui est : « l'Unité est permanente, quels que soient les entrelacs qu'Elle présente pour imager les moyens de l'apercevoir, de la percevoir. »
Et qu'est l'Unité ?
Les aborigènes australiens nous le disent : « L'UN est essence, créativité, pureté, amour, énergie illimitée et sans frein.(14) »
Quel est le Principe unificateur?
« Le "Je suis" Unifie tous les êtres à Lui... le Vivant. (15) »





Pull tricoté.


(1) Voir HENRY, François - L'Art irlandais - Ed. Zodiaque, 3 vol., 1963-1964.
(2) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Livre des Evidences - Inédit.
(3) DOGEN - La Vision immédiate - Le Mail, 1987, p.34.
(4) BÂ, Hamadou-Hampaté - L'Eclat de la grande étoile - Classiques africains, diffusé par Les Belles Lettres, 1974, p.137.
(5) Entrez dans la Danse - Paroles de Merilla LAVENANT et de Kinthia APPAVOU.
(6) KARUNA - L'Instruction du Verseur d'Eau - Op. cit.
(7) MONIN, Emmanuel-Yves - Confèrence inédite.
(8) MONIN, Emmanuel-Yves - La Voie du Couple - Op. cit., p. 183.
(9 Le Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage - Op. cit., 1990, p. 133.
(10) KARUNA - Les Paroles du Cœur Céleste - EIPACIAUM, p. 7.
(11) Le Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage - Op. cit., p. 21.
(12) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Clan des Femmes Sauvages - Auto-édition, 1994, p.154.
(13) MORGAN, Mario - Message des Hommes Vrais au monde mutant - Editions J'ai lu - 1995, p. 194.
(14) PLATON, le Karuna, Livre Précieux de la Vie et de la Mort, à paraître, cité dans Cahier de Noël 2000, Nice : Editions de la Promesse, 2000, p. 34.




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