DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre VIII

LE TISSAGE COSMIQUE




Le Suprême Brahma est désigné dans les Upanishads comme « ce sur quoi les mondes sont tissés, comme chaîne et trame ». Selon les Védas, les fils qui composent le « tissu du monde » sont les « cheveux de Shiva ».
Dans le tissage, le fil de trame vient former son dessin sur les fils de chaîne. Les énergies cosmiques et telluriques, le Ciel et la Terre se marient ainsi pour tisser la vie sous toutes ses formes et pour tisser l'homme, lien vivant et conscient entre ces deux pôles. Toutes les civilisations ont développé l'artisanat du tissage et corrélativement la métaphore du tissage a partout été utilisée pour tenter d'expliciter, de comprendre le déploiement de la vie.
En Afrique du Nord, ne dit-on pas que les fils de chaîne sont tendus entre « l'ensouple du ciel » et « l'ensouple de la terre (1) » ?
En Orient, Brahma est « ce sur quoi les mondes sont tissés comme chaîne et trame (2) » ; la même substance « a tissé l'univers en reliant, comme par un fil, ce monde et l'autre monde et tous les êtres ensemble (3) ».
Chez les Babyloniens, Markasu est le principe cosmique de l'union de toutes choses. Le Tao Té King parle de « la chaîne de la création entière (4) » d'où le présent découle : « Pouvoir connaître le commencement du passé, c'est tenir le fil du Tao.(5) » Le yin et le yang, les deux polarités de toutes choses, tissent l'énergie divine dans un mouvement qui est « le va-et-vient de la navette sur le métier à tisser cosmique (6) ».
Dans l'Olympe des Grecs, filer et tisser étaient des occupations divines. Nous avons vu qu'Athéna, pourtant déesse guerrière par excellence, ne souffrait aucune rivale dans cet art et l'on dit que Perséphone, compagne d'Hadès, créa sur son métier une image de l'univers.

En Principe, la Conception de la création est immaculée, fruit d'une vierge qui enfante ; dès qu'il y a Manifestation, il y a maculation (7). Cette vérité a été maintenue dans toutes les traditions. Par exemple, dans la cosmogonie de l'ancienne Egypte pharaonique, Neith est la Vierge Cosmique, celle dont il est dit : « Je suis ce qui est, ce qui sera, ce qui a été » ; Mère Divine, elle assure en quelque sorte le passage de la Nature Naturante à la Nature Naturée. « Neith est la grande tisseuse du Monde. Deux choses sont remarquables dans son œuvre : la substance et le mouvement. (8) » En toute simplicité : « “Concevoir Immaculé” veut dire : Recevoir de la Source sans intermédiaire... (9) »

Que nous enseignent ces mythes ? La Chaîne, c'est le vertical, le transcendant, la lumière directe, solaire, le Purusha, le masculin, yang. Ce sont les Principes reliant tous les mondes et tous les états d'être. C'est le Livre sacré par excellence, archétype de toutes les paroles. La Trame, c'est l'horizontal, l'humain, les événements, le manifesté, la Prakriti, le féminin, la lumière réfléchie lunaire, yin.
Comment l'univers était-il vu par les anciens ? Du tissage de la parole dont nous avons parlé, nous passons au tissage des lettres, à l'écriture. La métaphore du tissage des fils se complète donc par celle du tissage des lettres. C'est « un immense livre ; les caractères de ce livre sont tous écrits, en principe, de la même encre et transcrits à la Table éternelle par la plume divine ; tous sont transcrits simultanément et indivisibles ; c'est pourquoi les phénomènes essentiels divins cachés dans le “secret des secrets” prirent le nom de “lettres transcendantes”. Et ces mêmes lettres transcendantes, c'est-à-dire toutes les créatures, après avoir été condensées virtuellement dans l'omniscience divine, sont, par le souffle divin, descendues aux lignes inférieures, et ont composé et formé l'Univers manifesté.(10) » Tout livre est tissage, comme toute forme.

La science des hommes essaie de décrypter le tissage des formes produites par la Nature. Elle en cherche les lois de programmation. Mais l'homme est lui-même l'une de ces multiples formes ! Et ce tissage n'est jamais achevé... D'où cette course de la science qui élucide certaines lois mais recule sans cesse les frontières d'une connaissance inaccessible par ce processus. « C'est pourquoi elle est condamnée à attendre que la Nature tisserande ait fini son œuvre pour élucider la texture de ses derniers produits. Or c'est l'homme qui est la production “dernier cri” de ce métier naturel qui a produit les réseaux cristallins et les tissus biologiques. Il fallait évidemment que la Nature ait produit l'homme pensant pour que celui-ci puisse s'interroger en pensée sur le programme qui a produit la sapiens. (11) »
Mais à la naissance du quatrième règne s'est produit « l'erreur à l'égard de l'Origine (12 », la distorsion productrice de la contre-nature, l'oubli de la Source originelle.
Lorsque l'âme prend corps, l'enfant se tisse dans le ventre maternel. A la naissance, on coupe le cordon comme on coupe les fils de traîne lorsque le tissage est terminé. « Quel symbole conviendrait mieux que le métier à tisser aux âmes qui descendent dans la génération? (13) »
« Les dieux enchaînent les âmes dans les corps quand ils tissent les êtres vivants (14) », ainsi se tisse la partie immortelle de l'homme sur la partie mortelle. Jusqu'à la mort physique se tissent les jours et toujours l'homme s'interroge : « Mes jours sont plus légers que la navette ; ils s'achèvent sans nul espoir. (15) »
Lorsque l'homme se révolte contre son Dieu, que crie-t-il ? « Je plie comme un tisserand ma vie ; il me rogne de la trame. (16) »
Cette analogie est de tous les temps, et les hiéroglyphes égyptiens l'utilisaient déjà puisque Neith, tout comme Athéna et Koré, présidait au tissage. « L'homme ne s'accomplit pas en un moment, mais il s'effectue par un patient tissage de l'âme Horienne dans le corps Osirien. (17) » Horus est le Cœur et le Verbe de Râ, deuxième terme de la triade Amon-Râ-Ptah imageant le Principe créateur, et Osiris est le dieu de la destruction et du renouveau, des cycles naturels.
Naître, c'est voir se tisser autour de l'âme, comme le cocon autour du ver à soie, la trame de tout ce qui constitue le corps (18). Celui-ci est le vêtement de l'âme, sa tunique (19). « Tu m'as vêtu de peau, de chair ; d'os et de nerfs, tu m'as couvert (20) » reconnaît Job s'adressant à Yawhé.

Au cours du tissage, les fils s'entrelacent comme le font toutes les parties de notre corps physique. « L'entrelacs est une figure de l'enlacement. Une boucle sans fin se noue autour du vide et s'unit à lui dans un éternel retour du même (...) Leurs enchevêtrements évoquent tout système de circulation fermée, méandres mystérieux de l'âme et du sang dans l'entité close du corps. (21) » C'est de notre substance que nous les avons tissés, de notre substance physique évidemment, mais également de notre substance émotionnelle et de notre substance mentale, colorations de l'unique substance qui tisse toutes choses.
La procréation humaine elle-même est aussi un tissage, comme le dit le Dogon Ogotemmêli : « “Filer le coton, tisser le vêtement, l'homme et la femme qui rentrent à la maison pour se coucher et procréer, c'est tout un.”
Le tisserand, qui représente un mort, est aussi le mâle qui ouvre et ferme la femme, figurée par les lices. La procréation est matérialisée par les fils tendus.
“ Les fils de coton des tisserands, les nombreux hommes de ce monde, c'est tout un.”
La confection de la bande est l'image de la multiplication des hommes. (22) »
Fils et Filles ne sont-ils pas dans notre langue des mots étonnamment proches de Fil? De ce tissage vient le germe de ton corps, le Tissu d'où tu es issu !
Tisser peut se décrypter, dans la Langue des Oiseaux, “te hisser”, sur les trois plans, physique, émotionnel et mental ! Métier, mes « tiers », mes trois plans !
Qu'en est-il de notre destinée ? Dans le tissage d'un tapis, ce n'est qu'une fois terminé qu'il révèle l'objectif de l'artiste. Il en est de même pour ce tissage de nous-même comme du tissage cosmique dont il est indissociable. Te hisser, c'est prendre de la hauteur, seul moyen pour que se révèle le dessin et le dessein de la vie...

La technique du filage précède celle du tissage, avons-nous dit. Chez les Grecs, le filage était largement érotisé, mais « la technique du filage, activité spécifiquement féminine, est pensée comme la fabrication indéfectible, à partir d'une masse informe, d'une unité linéaire de deux genres, masculin et féminin. (23) »
« Un est le Tout (24) » Toute la création est le tissage du monde des formes connues de nous. « Visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il est l'une d'elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d'une chose. Les choses sont incrustées dans ma chair, elles font parties de sa définition pleine et le monde est fait de l'étoffe même du corps. (25) »

Tout ce qui est produit par la main, par le cerveau, par le cœur humain est le résultat d'un tissage. « Tisser ne signifie pas seulement prédessiner (sur le plan anthropologique) et réunir ensemble des réalités différentes (sur le plan cosmologique), mais aussi créer, faire sortir de sa propre substance, tout comme le fait l'araignée qui bâtit sa toile elle-même. (26) » Chacun connaît la légende d'Arachné, la jeune lydienne si sûre de son art qu'elle osa défier Athéna. Elle vainquit la déesse dans un concours de tissage, et celle-ci, de colère, déchira son travail et la frappa de sa navette. Par désespoir, Arachné se pendit ; mais Athéna ne lui permit pas de mourir et la transforma en araignée.
De tout temps, l'homme a été fasciné par cet animal qui fabrique son fil de sa propre substance. Avez-vous observé l'épeire à diadème des jardins ? Elle établit d'abord la chaîne, les rayons depuis le centre de sa toile. Puis elle tourne et dévide en spirale logarithmique la trame de son piège. Au centre de sa toile, elle est comme le soleil au centre de ses rayons. Elle est semblable à l'araignée cosmique qui a tissé la toile du ciel. « Le tisserand de la toile des mondes est, certes, celui qui brille là-bas, car il se meut le long de ces mondes, comme si c'était une toile. (27) » Dieu s'est fait Tisserand ou du moins les hommes l'ont-ils fait tel ! « Le Dieu unique, pareil à l'araignée, s'enveloppe lui-même des fils issus de la Matière primordiale (28) ».
Et il en est ainsi de chacun de nous ! « Vous tissez, telle l'araignée, votre Toile, et les Emanences de vous, en paroles ou en activations, ou en représentations, sont autant de moyens pour vous d'élaborer votre véritable VESTURE DE MANIFESTANCE (...)
Ainsi voyez bien que dans votre Toile d'Araignée vont se prendre et le Beau et la Mal ; mais voyez bien que le Beau, le Bien comme le Mal sont des Proies-Nourritures qu'il faut savoir Digérer.(29) »

Toutes les cosmogonies se nourrissent des mêmes images.
Qui apprit le tissage aux amérindiens ? Selon la mythologie, c'est « Na'ashjé'ii Asdzáá, la Femme-Araignée, qui fit don de cet art au Diné - le Peuple navajo.(30) »
Agokoli, roi légendaire des Ewé vivant dans le golfe du Bénin, posait à ses sujets l'énigme suivante : « Comment tresser un fil à partir de rien ? (31) »
La métaphore de l'araignée a été très développée également en Orient. « Pour un Indien, l'araignée dans sa toile est une métaphore pour le principe divin qui hors de lui-même donne naissance au monde de la substance et de la forme. Mais ce principe divin, Brahma, est notre inconscient profond. Nous sommes tous assis dans la toile de notre monde, celui que nous avons forgé avec la protection de notre Shakti. C'est la maya dans laquelle nous sommes englués. Pour vaincre cet emprisonnement, cette illusion donné par la nature, le yogi apprend à développer hors de lui-même, dans la visualisation intérieure une structure qui correspond à la toile d'araignée. Il en est lui-même le centre et la source. (32) »
Certains perçoivent par instant ce jeu de l'illusion ; « j'ai maintes fois perçu, avec la certitude de l'immédiateté fulgurante, l'irréalité du monde apparent, la toile d'araignée ensoleillée, où se balance comme un Ariel, la Liluli, Lila qui joue, Mâyâ la rieuse... (33) » confesse Romain Rolland.
Beaucoup cependant se laissent prendre au jeu illusoire des apparences « comme une araignée tomberait dans la toile qu'elle-même a tissée.(34) »
D'autres célèbrent Kali, l'Araignée, la Mère universelle ! « Ma Sainte Mère est l'Energie Divine Primordiale. Elle est partout. Elle est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des phénomènes. Elle a enfanté le monde. Et le monde la porte dans son cœur. Elle est l'Araignée ; et le monde est la toile qu'elle a tissée. L'Araignée extrait la toile de sa substance, et puis s'y enroule. Ma Mère est à la fois le contenant et le contenu... Elle est l'écorce. Elle est l'amande... (35) »
La grande métamorphose est en gestation. Le processus qui tisse le corps de chair transformera celui-ci en « corps conscient (36) », en « chair d'or (37) » ... Ainsi Jason put rapporter la Toison d'Or de Colchide... et le Héros devint Roi. En Chine, le même mot signifie Roi et Chaîne car celle-ci, fermement encadrée par les montants du métier à tisser, symbolise les forces immuables de la nature dont le Roi a la maîtrise.
Mais est-ce vraiment la chaîne qui est immuable ou bien n'est-ce pas là encore qu'une approche du réel ?
Ne faut-il pas aller au-delà ?
Les fils de chaîne enchaînent l'être humain, c'est là le drame qui se trame !
« Brise les chaînes (...) ! Ne recule devant rien !
Brise l'impermanent, la mort, mais aussi la vie, la vie illusoire d'un “moment d'existence”...
Brise tout cela et vois le “Corps de Lumière” qui surgit au Regard de l'Univers...
Ton Corps de Lumière est tissé d'Energies de Couleurs, structuré de Sons Harmoniques...(38) »
Préfigurant le Corps de Gloire du Christ ressuscité, le mort égyptien se présentant devant Osiris pouvait dire : « En vérité, ici, en ta présence, j'ai revêtu mon Corps Glorieux ! (37) »

Si les fils de chaîne représentent ce qui apparaît immuable, les lignes de force qui sous-tendent la Manifestation, le fil de trame représente au contraire ce qui est contingent, variable, muable, la substance unique qui se différencie en quatre éléments terre, air, eau, feu. Alors, « si l'on considère un fil de la chaîne et un fil de la trame, on s'aperçoit immédiatement que leur réunion forme la croix, dont ils sont respectivement la ligne verticale et la ligne horizontale ; et tout point du tissu, étant ainsi le point de rencontre de deux fils perpendiculaires entre eux, est par là même le centre d'une telle croix. Or (...) la ligne verticale représente ce qui unit entre eux tous les états d'un être ou tous les degrés de l'Existence, en reliant leurs points correspondants, tandis que la ligne horizontale représente le développement de ces états ou de ces degrés.(39) » De point de croix en point de croix se tisse la vie et le Fils de l'Homme ne cesse jamais d'être élevé sur la croix... Que nous enseigne-t-il ? « “Là où ma Plaie fut ouverte”... au Point Central de la Croix, là commence “la Vie-Lumière du Corps Glorieux”.(40) »

En Afrique, la conception qu'ont les Peul du tissage semble venir en droite ligne de l'ancienne Egypte : « La terre est considérée comme un lougan (un champ) où tout doit être planté ; il en est de même pour les événements : tout s'y trouve en germe, et “si vous connaissez hier et aujourd'hui, vous saurez demain”; ainsi “la trame du tisserand est l'avenir, le tissu tissé est le présent, le tissu tissé et replié est le passé”.(41) »
Ce tissage des événements de la vie et leur trame sont mis en évidence dans le Livre des Transformations, le Yi King. En chinois, le mot king désigne aussi bien le livre par excellence, que la chaîne d'une étoffe et le mot wei désigne les commentaires du Livre et la trame de l'étoffe(42). La chaîne est alors la Loi souveraine du Principe non-manifesté, l'immuable qui ne se laisse pas discerner mais donne son sens au muable. Et la trame voit se succéder les soixante-quatre hexagrammes qui rendent compte de toutes les situations humaines. Mais si, dans le livre, ces hexagrammes se déploient dans un ordre logique en s'engendrant l'un l'autre, dans l'existence concrète de chacun, ils vont s'entrelacer selon un cheminement unique, se succéder, s'enchaîner selon un destin individuel que ce livre permet de comprendre, d'appréhender, de décrypter. Il est donc une aide remarquable pour celui qui le consulte sincèrement.

La destinée se déroule au fil du temps et le tissage des jours et des saisons se fait, lui, au rythme de la course des luminaires du ciel. Le Soleil et la lune dont les cycles règlent tous les calendriers, tissent donc le destin des hommes et, dans toutes les traditions, une grande déesse, à l'exemple de la Grande Déesse Hittite d'il y a deux mille ans, tisse le temps.
Naissance et mort se succèdent comme le jour et la nuit ; elles se succèdent à l'image des phases de la lune, comme les phases de la respiration. Dans son essence, la Vie est le retour au non-manifesté et la mort le passage vers une nouvelle manifestation. « La fin est atteinte par le mouvement vers l'intérieur, l'inspiration du souffle, la systole, la concentration. Ce mouvement se change en un nouveau début dans lequel il est dirigé vers l'extérieur : c'est l'expiration du souffle, la diastole, l'expansion.(43) » Le tissage cosmique se fait donc comme la respiration qui alterne inspir et expir.
« Dans la respiration, vois deux sortes de grâces :
D'abord inspirer l'air, puis le rendre à l'espace ;
Le premier nous oppresse et l'autre vivifie.
Pour nous, quel admirable mélange est la vie !
Toi donc, rends grâce à Dieu cependant qu'il te presse,
Et rends-lui grâce aussi lorsqu'enfin il te laisse ! (44) »
Comme les hauts et les bas de la vague sur l'océan, l'inspir et l'expir se succèdent au fil du souffle. Celui-ci trouve son expression dans le chant. Lorsque vous chantez et que les différentes voix se mêlent « ne coupez pas l'Unité !
C'est la Trame du Tissu tissé par les Dieux qui est maintenue : et vous tissez les Points de Chaîne.
Alors il est évident que l'être a besoin de reprendre son souffle de temps en temps, par l'inspir et par l'expir et par conséquent, il y a un arrêt apparent qui se fait.
Ne le faites pas ! Ne le mettez pas en nécessaire, cet arrêt !
Il ne s'agit pas de reprendre son souffle, il s'agit de garder le Fil du Souffle ; ce qui fait que vous pouvez le faire dans l'inspiration, lorsque vous êtes en fin d'air dans le corps : alors à ce moment là on respire, en MAINTENANT la Tissure, en maintenant la Chaîne des Mots.
Que cela fasse une boucle continuelle (...) (45) »
Ainsi il n'y a plus d'interruption dans le chant comme il n'y en a pas dans le déroulement de la vie. La continuité fluide assure le calme, l'équanimité.
Chaque destin individuel suit, au gré de la vie, la même respiration, le même processus fondamental, que le Connaissant résume et image dans ce Mantra :
« Solidité de base
Déploiement consciemment vécu
Dépassement de toute vanité
Rectification, Radiance.
Il y a reprise du souffle à chaque étape mais à la dernière étape “Rectification, Radiance” est en un seul souffle puisque vous avez atteint l'Unité et que cette Unité se replie un peu comme une épingle à cheveux se replie sur elle-même. C'est le Fil d'Ariane qui redescend à ce moment là dans les chicanes et le labyrinthe. Et de fait, on peut dire que le Libéré Vivant, sous la forme du Boddhisattva, revient sur terre. Vous réitérez ce processus déjà comme si vous y étiez puisqu'en vérité vous l'êtes déjà. Simplement vous êtes à côté de cette pompe, dans le nuage et non plus dans cette Energie de Lumière du Soleil. (46) »
Il faut en effet, comme nous l'avons vu déjà, atteindre le centre du labyrinthe pour ensuite en ressortir grâce au Fil d'Ariane tenu en main.
« Maintenez bien ce Fil à travers toutes les chicanes du labyrinthe pour que chaque pèlerin puisse s'y accrocher et retrouver ainsi sa Rectitude et sa Solidité pour gravir la Montagne sacrée. »
Et devenir ce Fil, Etre... Vivre...
La vie se tisse...

Pour les Dogons, le métier à tisser est lié à la vie, à la mort et à la résurrection. « Le métier est aussi la tombe du Lébé dans le champ primordial. Le siège est le terre-plein sur lequel le cadavre fut déposé avant l'inhumation. Les lices ouvrent et ferment la porte de la tombe, dans laquelle pénètre et dont sort le Septième Nommo, sous la forme du fil de trame figurant un reptile dont la langue est la navette : à l'appui du pied droit correspond le lancé par la main droite, image de l'entrée ; l'appui et le lancé par la main gauche sont la sortie du serpent. La serrure de la porte est la poulie à laquelle sont pendues les lices.
Les lices comportant chacune 80 fils, sont le symbole des mâchoires du septième. Le peigne, fait de 80 fentes, marque le passage des 80 chefs de famille issus des huit ancêtres et représentés par les 80 fils pairs et les 80 fils impairs.
La bande enroulée sur l'ensoupleau et à laquelle s'appuie le ventre du travailleur figure le serpent déglutissant le cadavre. Car le tisserand est le symbole du Lébé, mort et ressuscité.(47) »
C'est pourquoi la couverture des morts dogons est faite de huit bandes cousues formées chacune de 80 carrés noirs et blancs alternés.
Lorsque la navette de la respiration s'arrête, la mort fait son œuvre et par la Loi de Restitution, les atomes du corps physique font retour à la Terre Mère et le Souffle au divin.

Chaque peuple enrichit l'humanité par ses traditions, par ses mythes, par sa cosmogonie, ses légendes, son histoire, tout ce qui tisse une culture particulière.
De tout temps, les hommes ont médité sur le tissage et sur la vie. Shakespeare ne dit-il pas que « la trame de la vie est un fil où s'entrelacent le bien et le mal » ? La Nature n'arrive-t-elle pas à ses fins par le mal comme par le bien ? Mais la Bible nous met en garde : « Malheur à celui par qui le scandale arrive » ! Là se joue le drame de celui qui n'est pas encore capable de choisir justement les événements qui sont aspirations de son âme divine, et qui subit alors son sort, incapable de prendre en main son destin, voire s'égare, manquant du discernement nécessaire.
Que veut-on tisser ? Quel est notre dessein ? Qui peut venir à bout de son ouvrage s'il défait la nuit le travail du jour à l'exemple de Pénélope tissant le linceul de Laërte en attendant le retour d'Ulysse ?
Le temps, imperturbable, s'écoule au rythme des grains du sablier. L'homme n'a pas seulement imaginé Dieu Tisserand, il le dit également Grand Architecte de l'Univers, lui prêtant les plus nobles métiers qu'il ait pu exercer.
« Au Fil du jour et de la nuit se fait le tissage de la Vie.
Au Fil du jour et de la nuit le Soleil et la Lune passent alternativement sur la Caverne du Méditant.
Réconciliation du Soleil et de la Lune en la Caverne du Méditant par connaissance du Grand Architecte.
Connaissance du Grand Architecte par leçon du Tisserand qui au Fil du jour et de la nuit tisse la Vie.
Alors sort de la Caverne le Méditant et se fait Tisserand.(48) »
Par la Connaissance acquise des Lois qui président au Tissage, il prend alors sa Vie en main pour en choisir la trame au lieu de la subir.
« Il y a la Chaîne qui tantôt se lève, tantôt se baisse ; puis là, vous avez la navette : et c'est là l'Important.
Quel est le Fil de ta Navette ?
Prends-tu chaque Fil qui passe suivant son Eclat ou sa Résistance, c'est dire ses Apparences, pour faire la navette dans tes Sensations, dans le Lieu où tu vis, entre les Etres que tu côtoies ?
“Faire la Navette” ainsi dans les Hauts et les Bas des Fils de la Chaîne qui t'enchaîne à ta nature d'humain ne peut que te donner le tournis : car le Fil de Trame du Tissage ainsi mal choisi ne peut de surcroît que te donner un Tissage irrégulier où les Couleurs qui changent se heurtent plus qu'elles ne s'harmonisent.
Mais si tu sais choisir le Juste Fil de Trame du Tissage par la Canette de ton Ame : alors dans les Hauts et les Bas de la Chaîne de ta Tissure, tu sauras aller en harmonie : comme la Barque sur les Vagues monte et descend jusqu'au Rivage. (49) »
Certains romans utilisent la métaphore cosmogonique de la tapisserie pour déployer le récit, le conte, et l'écrivain alors se fait aussi tisserand. Ainsi en est-il dans La Voie obscure, roman de Guy Gabriel Kay (50). « Il a donné à la déité suprême qui veille sur le destin des dieux et des peuples de Fionavar le nom de Tisserand et lui a assigné la mission de veiller sur le Métier où se tisse l'histoire de ce monde. Mais le Tisserand a très judicieusement mêlé à la trame de la Tapisserie un fil indompté, chaotique, qui est la part de hasard, la variable introduite dans le cycle sans cesse renouvelé des affrontements titanesques entre les forces des ténèbres et celles de la lumière. (51) » Ce hasard n'est tel que parce que nous sommes incapables de voir l'ordre supérieur qui domine dans ce qui nous paraît chaos. L'imagination est toujours à l'œuvre pour tenter de rendre compte de ce qui dépasse toute mesure humaine.
Comment voir le monde à travers la métaphore du tissage sans réduire tout à l'aune de sa croyance ? Sur « le Métier cosmique, le Tisserand divin enroule et noue les fils des existences, des êtres et des événements, et ainsi, peu à peu, se tisse la toile du monde et de l'histoire. Enfin, quand le tas des fils aura été complètement utilisé, c'est-à-dire quand toutes les possibilités d'existence auront trouvé leur place et joué leur rôle dans la toile, le Métier cosmique s'arrêtera, la toile terminée en sera détachée, et l'Artisan divin, le Logos, l'offrira à Son Père et, Son œuvre achevée, Se reposera dans le Sabbat éternel. (52) »
Quel beau rêve ! Ce qui n'a pas de début aura-t-il une fin ? Qui peut rendre compte de ce tissage des formes qui voilent le Réel ? Y aura-t-il jamais une réponse définitive ? Comment aller au-delà d'une continuelle recherche ?
« Pour trouver : dépasser et la Trame et la Chaîne du tissage des choses, ce travail de Nature dit le “travail des femmes” ; en fait la crucifixion de la Matière... Ce passage au-delà des formes dites concrètes, des rêveries aussi, c'est le Métaphysique... (53) »





Etoile de David. Elément décoratif de la synagogue de Capharnaum. Israël


(1) SERVIER, J. - L'Homme et l'invisible - Fayard, Paris, 1964, p. 65-66.
(2) Mundaka Upanishad - 2, 5.
(3) Briahad Aranyaka Upanishad - 3, 8, 7-8.
(4) ELIADE, Mircéa - Images et symboles - Le dieu lieur - p. 152.
(5) LAO TSEU - Tao Te King - Dervy-Livres - 1983, 14, p. 34.
(6) TCHANG-HOUNG-YANG cité par René GUENON.
(7) Voir Le Miroir, symbole des symboles - Op. cit. - Chap. La Conception immaculée.
(8) SCHWALLER DE LUBICZ - Her-Bak "Pois Chiche" - Op. cit., p. 204.
(9) PLATON, Karuna - Les Paroles du Cœur Céleste - EIPACIAUM, 1981, p. 16.
(10 IBN ARABI - El-Futûhâtul-Mekkiyah.
(11) SALLANTIN, Xavier - Le Livre zéro ou la genèse des sens - Op. cit., p. 136.
(12) L'Instruction du Verseur d'Eau - Op. cit.
(13 SERVIER, Jean. - Les Portes de l'année - Paris : Fayard, 1962, L'Ensouple du Ciel et l'ensouple de la terre, p. 132-136.
(14) OLYMPIODORE cité par HANI, Jean - Les métiers de Dieu - Ed. des Trois Mondes, 1975, p. 68.
(15) BIBLE - Livre de Job, 7, 6. Traduction André CHOURAKI, Desclée de Brouwer, 1989.
(16) Ibidem - Isaïe - 38, 12.
(17) SCHWALLER DE LUBICZ - Her-Bak Disciple - Op. cit., p. 310.
(18) Voir PROCLUS - Crat. - 22, 7 ss.
(19) PORPHYRE.
(20) BIBLE - Livre de Job, 10, 11. Op. cit.
(21) LE FUR, Yves - Paroles enroulées - In - FALGAYRETTES-LEVEAU, Christiane - Au Fil de la parole - Op. cit., p. 100.
(22) GRIAULE, Marcel - Dieu d'eau - Op. cit., p. 82.
(23) FRONTISI-DUCROUX, Françoise et VERNANT, Jean-Pierre - Dans l'Œil du Miroir - Op. cit., p. 110-11.
(24) Apophtegme alchimiste emprunté à la Chrysopée de Cléopâtre.
(25) MERLEAU-PONTY - 1988, p. 79.
(26) ELIADE, Mircéa - Cité par DURAND, J.-P. - Auto-apprentissage du Tissage - Op. cit., p. 11-12.
(27) Satapatha Brahmana.
(28) Pradhana Upanishad - 6, 10.
(29) Le Manuscrit des Paroles du Druide ... - Op. cit., p. 238-239.
(30) PINKOLA ESTÉS, Clarissa - Femmes qui courent avec les loups - Op. cit., p.93.
(31) Mémoire de la Parole - Webmestre : Kodjo Goncalves - k goncalves@hotmail,com.
(32) ZIMMER, Heinrich - Philosophies of India.
(33) ROLLAND, Romain - La vie de Vivekananda - Tome II - Librairie Stock, 1930.
(34) DHAMMAPADA : les Dits du Bouddha - Albin Michel, 1993, p. 190.
(35) RAMAKRISHNA - Gospel of Sri Ramakrishna, according to M. a son of the Lord and disciple - Madras, 1922-24, p. 119 et suiv.
(36) L'Instruction du Verseur d'eau - Op. cit.
(37) Les Paroles du Cœur Céleste - Op. cit., p. 20.
(38) Livre des Morts des Anciens Egyptiens - Op. cit., p. 206.
(39) GUÉNON, René - Le symbolisme de la croix - Véga, 1984, p. 85.
(40) L'Instruction du Verseur d'eau - Op. cit., p. 302.
(41) BÂ, Hamadou-Hampaté - L'Eclat de la Grande Etoile - Classiques africains, diffusé par Les Belles Lettres, 1974, p. 1133, note 1.
(42) GUÉNON, Réné - Le Symbolisme de la Croix - Le symbolisme du tissage - Op. cit., p. 82.
(43) Yi King - 32, La Durée, op. cit.
(44) GOETHE - Le Divan occidental-oriental - Aubier, 1970.
(45) Le Manuscrit des Paroles du Druide... - Op. cit., p. 384.
(46) MONIN, Emmanuel-Yves - Conférence inédite.
(47) GRIAULE, Marcel - Dieu d'eau - Op. cit., p. 81-82.
(48) Le Manuscrit des Paroles du Druide... - Op. cit., p. 167.
(48) KAYn Guy Gabriel, La Voie obscure (The Darkest Road) - Trad. Elisabeth Vonarburg, Pygmalion-Gérard Watelet, 1997.
(49) BAUDOU, Jacques - Le Trou dans la Trame - Le Monde, 13/6/97.
(50) HANI, Jean - Les Métiers de Dieu - Op. cit., 1975, p. 76-77.
(51) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Grand Chant des Troubadours, Trouvères et autres Fidèles d'Amour - Auto-édition, 1999, p. 78.



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