DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE

 
 
Chapitre II

 

LES ENTRELACS DE L'ÉCRITURE


Au fil du temps, la ligne courbe simple, le tracé de l'onde, le déroulement de la spirale vont se complexifier de toutes sortes de manières pour tracer des représentations simplement ludiques, puis des sens vont être donnés à des dessins stylisés qui vont imager alors non seulement des objets mais des concepts.
Dans le dessin d'un l'entrelacs, le crayon du dessinateur condense le mouvement en une forme visible, tout comme le calligraphe chinois effleure de ses pinceaux, avec délicatesse, maîtrise et précision, le support choisi. Les pinceaux, « il faut qu'ils touchent le papier comme un pétale de fleur de cerisier touche la neige au printemps (1) » !
Mais les idéogrammes chinois ne peuvent donner naissance à la ligne d'écriture comme mouvement continu, à l'arabesque. Dévidant le fil noir de l'encre, mariant le plein et le délié, l'écrivain utilise son crayon comme le tisserand sa navette. Au fil de la plume s'écrivent les mots, se tissent les phrases, se matérialise la pensée. L'écriture était traditionnellement calligraphiée. Qui n'a jamais admiré les anciens registres écrits à la plume segent-major ? Il y avait valorisation de l'écriture impersonnelle sublimant l'idiosyncrasie pour privilégier la structuration de l'écriture, et par là celle de l'écrivain, mais aussi celle du lecteur.

 
Diverses écritures.
Dans les falaises de Bandagiara, au Mali, lorsqu'un paysan dogon meurt, la coutume veut que l'on casse sa daba (2). Lorsque Marcel Griaule, l'un des premiers ethnologues français à avoir étudié leur cosmogonie, est mort, ses amis dogons, qui l'avaient vu continuellement prendre des notes lors de ses séjours parmi eux, brisèrent symboliquement en deux un crayon. Dans les civilisations essentiellement orales, « ceux qui tracent la parole (3) » sont ressentis comme des êtres à part ; ils ont un prestige particulier. Pourtant : « En devenant écrite, la parole change d'espèce. Parlée, elle est un être ; écrite, elle est une (4) » Il en est de même pour la musique qui de vivante se trouve fixée, figée, par les notes du solfège sur la portée. Progrès ou décadence ? Lorsque la parole n'est pas tenue, il faut l'écrit pour faire foi, mais cela engendre une caste dite supérieure, celle qui a ce pouvoir que les autres n'ont pas et qu'elle exploite souvent sans vergogne !
La calligraphie transcende la simple écriture. « L'écriture a besoin de sens, tandis que la calligraphie s'exprime surtout à travers la forme et le geste ; elle élève l'âme et illumine les sentiments.(5) »
De la Chine à l'Irlande chrétienne, du Haut Moyen Age à nos jours, la calligraphie a intériorisé le scribe. « Le calme convient au calame (6) » énonce un calligraphe contemporain né sur les bords de l'Euphrate. La calligraphie arabe comme la calligraphie persane (7), privilégie la lenteur, la concentration, la minutie, au contraire de la calligraphie chinoise qui ose l'évocation rapide figurant le mouvement, qui ose la fulgurance de gestes brefs. Mais le résultat recherché n'est-il pas le même ?

 
 
 
La calligraphie ajoute au simple dessin un message déchiffrable, lisible pour celui qui a appris à en pénétrer le mystère. Elle est cependant, comme tout art qui laisse une trace sur la blancheur immaculée de la feuille, maculation. « La surface blanche encore vierge, (est) elle-même (...) en tant que telle un être vivant (...) Pour un non-artiste, cette affirmation peut paraître surprenante. Mais il faut assurément admettre que tout artiste ressent la “respiration” de la surface encore vierge (...) et que - plus ou moins consciemment - il sent sa responsabilité vis-à-vis de cet être et se rend compte qu'en agissant avec légèreté à son égard, il commet quelque chose comme un meurtre. L'artiste “féconde” cet être et sait avec quelle docilité et quel “bonheur” la surface accueille les éléments justes à leur juste place.(8) »
Roland Barthes, qui prenait beaucoup de plaisir dans l'acte même d'écrire, confesse : « dans l'écriture, mon corps jouit de tracer, d'inciser rythmiquement une surface vierge (le vierge étant l'infiniment possible (9)) » A l'image de la page blanche qui ne s’oppose en rien à l’artiste, l'être vierge est sans notion et laisse la vie se manifester dans sa justesse…
L'origine de l'écriture est dans la pensée qui dirige la main, et le calame, la plume, laisse alors sa trace. Quelle parfaite symbiose, par exemple, entre les passages choisis du livre Le Langage des Oiseaux de Farid Al Din Attar et la calligraphie « des mots évocateurs d'images » qu'en donne Hassan Massoudy (10) ! « Le mot calligraphié reste dissimulé derrière le voile de nos ignorances (11) », indéchiffrable comme le Simorgh dont les Oiseaux sont en quête, et pourtant, il parle au cœur, enthousiasme l'âme et plonge celui qui contemple la calligraphie dans un abîme de beauté. Il y a là un processus qui illustre comment l'Idée divine, la création immaculée dans son Principe, se manifeste par maculation (12).

 
 
« Entre la phrase sagement écrite et la phrase calligraphiée avec art, un voile se déploie qui brouille le contour des mots, qui associe les lettres selon une hiérarchie mystérieuse, qui élude ou magnifie tel élément du discours. Le prince commanditaire d'une inscription destinée à orner une mosquée ou un palais passait avec l'artiste un contrat tacite : le texte, devenu prétexte, devait tout ensemble être caché au profane et lui livrer assez d'indices pour lui permettre d'en deviner le sens.(13) » Ainsi la vérité n'est-elle pas cachée, mais cependant l'ignorant n'y a pas accès. Il en est ainsi de toute vérité dite « ésotérique ». C'est en ce sens qu' « on ne peut pas donner des perles aux pourceaux », selon le mot de l'Evangile ; cela est impossible, non du fait de celui qui pourrait donner, mais du fait du pourceau !
La calligraphie crée à la fois le signe tracé, la forme extérieure et la forme intérieure, l'espace et le vide entre les traits. L'œil équilibre le blanc et le noir, le plein et le délié, le yin et le yang et les conjugue pour manifester beauté et harmonie. C'est donc un art total, qui suspend le temps. L'œuvrier - l'ouvrier (14) -, l'homme de l'art, l'artisan, le maître d'œuvre manifeste selon les Lois de Ce qui le crée et expose ainsi les structures de la manifestation. Il est créature devenant créateur selon les lois qui font que « l'Esprit féconde Matière (15) ».
Dans cette mise en œuvre, l'attitude du corps est primordiale. Le cœur guide la main et le juste se fait. L'Energie est libérée, les nœuds psychologiques se dénouent ; cela coule et l'apparence obtenue est révélatrice de l'état d'être. Cet état d'être se matérialise inévitablement, se dévoile, et en cela, il n'y a jamais échec mais constat de cet état d'harmonie ou de dysharmonie rendue ainsi visible.
Chaque civilisation, chaque peuple, a traduit sa pensée dans un graphisme particulier. Des trois formes égyptiennes - hiéroglyphique, hiératique et démotique - jusqu'à l'écriture anglaise, en passant par les idéogrammes crétois encore indéchiffrables, les inscriptions cunéiformes, la cursive araméenne ou arabe, l'écriture cyrillique, les runes germaniques, les textes xylographiés chinois, l'onciale romaine, la gothique cursive etc., quel fabuleux déploiement de symboles s’est produit pour transcrire sur la tablette d'argile, sur le papyrus, sur l'écorce ou le papier, une pensée, une cosmogonie, une histoire, une légende, un mythe...! Que de labyrinthes élaborés ainsi par la pensée humaine !
 
Les calligraphies labyrinthiques, tout comme les labyrinthes musulmans qui énoncent en kûfi carré le nom d'Allah dans un espace octogonal ou carré, ressemblent aux entrelacs de la Renaissance mais y ajoutent un enseignement que peut décrypter celui qui connaît la langue utilisée. On peut voir, dans l'exemple reproduit, que « la parole sacrée est si parfaitement transcrite qu'elle ne peut pas ne pas être un mystère dont il faut avoir la clef.(16) »
Aux formes volontairement géométriques de l'écriture kûfi s'oppose l'écriture cursive arabe, le naskhi, correspondant au geste naturel de la main créant le monde des courbes, des boucles, des volutes et des spirales. Les deux se complètent souvent dans une harmonie qui réjouit l'œil. Que dire du naskhi ? « Ses caractères plastiques propres, les hampes verticales qui s'opposent à la direction horizontale en une sorte de contrepoint et ponctuent les boucles, les possibilités de varier le rapport entre la hauteur des hampes et celle des boucles, de jouer aussi sur la largeur de celles-ci et la longueur des lignes horizontales, fournissent des variables dans le rapport des formes riches en potentialités plastiques et donnant la faculté d'instaurer des rythmes par la répétition des hampes.(17) » Le jeu des couleurs vient parachever l'harmonie.

 
 
 
 
La calligraphie des sourates du Coran rejoint les arabesques et les entrelacs sur les façades des mosquées de Samarkand, de Boukhara, d'Ispahan, du Caire, et jusqu'à l'Alhambra de Grenade en passant par Bagdad, Jérusalem et maints autres lieux. Dans ces mosquées, les mihrab, les minbar (18), les chapiteaux, les coupoles et les minarets montrent combien les bâtisseurs étaient calligraphes et géomètres.
 
 
Les hommes pieux de l'Islam voulurent très tôt calligraphier le Coran comme les moines chrétiens avaient, eux, calligraphié la Bible et les Evangiles. Moins connues sont les signatures officielles d'apparat des sultans, les thoughra, comme celle de Soleiman le Magnifique. Ce sont des chefs-d'œuvre dans lesquels les lignes aux formes pures, droites et courbes ovoïdes, les entrelacs des lettres « sentant la nostalgie de l'éternité nécessaire, veulent fuir leur existence arbitraire et temporelle instaurée par le signe pour rejoindre enfin l'autonomie des formes pures ! (19) » La calligraphie ottomane en expose de très belles (20).
 
 
 
La Filière d'inspiration divine que surent saisir jadis les enlumineurs et les calligraphes des terres celtes, chinoises, arabes ou persanes est toujours vivante. Pour preuve les calligraphies et ornementation du "Bréviaire des Chevaliers" (21) , l'admirable couverture du "Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage" (22). Leurs entrelacs sont de toute beauté, ainsi que les lettres ornées des premières pages calligraphiées en couleur de ce livre. Et partout en Europe renaissent les écoles de calligraphie et d'enluminures (23) où de nombreuses personnes trouvent là un contrepoison à l'émiettement destructeur du travail contemporain.
Aux XXe siècle, des artistes avaient joué avec l'écriture comme support du dessin. Guillaume Apollinaire, dans un livre de poèmes visuels, Calligrammes, a fondu ensemble le mot et l'image. Ses poèmes figuratifs sont composés de mots disposés de façon à former un dessin illustrant le contenu du poème (24). L'écriture est mise au service du dessin, dans ce qui fut appelé contre-écriture, par une kyrielle d'artistes célèbres parmi lesquels Braque, Matisse, Masson, Valentine Hugo, Cocteau, Van Gogh, Paul Klee, etc.
 
 
A l'art de la calligraphie s'apparente l'enluminure, mais aussi en Orient le tracé des mandalas. Nous n'en donnerons qu'un exemple : dans la cour du temple de la forteresse de Paro Dzong au Bhoutan se trouve une fresque de mandalas qui décrivent l'involution de l'énergie dans la matière, le mouvement primordial de l'univers.
 
L'un de ces mandalas déroule en son centre une triple spirale inscrite dans des cercles concentriques, anneaux des manifestations à venir. Dans une couronne bleue viennent ensuite douze (25) formes géométriques, trois par éléments. Flottant dans les nuages bleus de l'éther parcouru d'ondes et de spirales s'entrelacent douze cercles colorés. Aux couleurs bleu clair, bleu foncé, jaune et rouge s'ajoutent le blanc et le noir. Ces douze cercles sont associés aux six directions de l'espace. Ce mandala circulaire se termine par deux couronnes, l'une rouge et l'autre brune parcourue d'ondes. Ainsi mêle-t-il ondes, spirales et entrelacs pour représenter l'Energie primordiale créatrice. Il est, comme tout mandala, image du monde et actualisation des puissances divines.
Les mandalas orientaux sont divinement inspirés et cette inspiration « a donné lieu à des œuvres d'art magnifiques, à un monde imaginaire de non-existence, à un monde non dualiste.(26) »
Quelles que soient les calligraphies, occidentales ou orientales, quels que soient les mandalas, ces œuvres traduisent Beauté et Harmonie, deux des principaux attributs de Dieu chez les Soufis. Lorsque l'œuvre est terminée : « La qualité de l'ensemble consiste à être sans lutte, sans cheminement.(27) »
 
 
 
(1) LU BOU WÉ.
(2) Piochon traditionnel utilisé par les cultivateurs africains.
(3) RABHI, Pierre - Parole de Terre : une initiation africaine - Albin Michel, 1996.
(4) PEIGNOT, Jérôme - Calligraphie : du trait de plume aux contre-écritures - Jacques Damase éditeur, 1983, p. 269.
(5) WANG HSI CHIH, calligraphe mythique chinois cité par MEDIAVILLA, Claude - Calligraphie - Imprimerie Nationale Editions, 1993.
(6) MASSOUDY, Hassan - Le chemin d'un calligraphe - Paris : Phébus, 1991, p. 8.
(7) Voir le poème Khâmseh de NEZAMI, poète persan du XIIe s., calligraphié en arabe. Bibliothèque Nationale.
(8) KANDINSKY, W. - Point, ligne, plan - Gonthier.
(9) DRUET, Roger et HERMAN, Grégoire - La civilisation de l'écriture - Fayard et Dessain et Tolra, 1976, préface de Roland Barthes, p. 5.
(10) ATTAR, MASSOUDY, Hassan - Le Voyage des Oiseaux - Ed. Alternatives, 1999.
(11) BUKIET, Suzanne - Introduction - Le Voyage des Oiseaux - Op. cit.
(12) Voir Le Miroir, Symbole des Symboles - Chap. La Conception Immaculée - Op. cit.
(13) MASSOUDY, Hassan - Le chemin d'un calligraphe - Op. cit., p. 12.
(14) Ouvrier : celui qui ouvre I pour manifester les trois plans de l'être humain - E - Pour le symbolisme de O et E lié, Œ, voir Le Miroir Symbole des Symboles - Op. cit.
(15) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage - Le Point d'Eau, 1990, p. 212.
(16) PEIGNOT, Jérôme - Du Calligramme- Ed. Chêne.
(17) PAPADOPOULO, A. - L'Islam et l'art musulman - Ed. d'Art Lucien Mazenod, 1976, p. 175.
(18) Chaires.
(19) Ibidem, p. 179.
(20) Musée Sakip Sabanci. Istanbul (Turquie).
(21) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Point d'Eau, 1983.
(22) Calligraphie de Ian COMBES.
(23) Par exemple les stages de calligraphies et d'enluminures et les expositions organisés par Shinta S. ZENKER à Strasbourg et dans la région parisienne.
(24) LIVINGSTON, Alan et Isabelle - Dictionnaire du graphisme - Ed. Thames & Hudson, 1998.
(25) Voir MONIN, Emmanuel-Yves - L'Univers en code-barres : dodécalogie et transdisciplinarité - Auto-édition, 1998.
(26) CHOGYAM TRUNGPA - Mandala, un chaos ordonné - Seuil, 1993, p. 97.
(27) Ibidem, p. 94.
 
 
 
 
 
 
 
 



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