DU TISSAGE DES FORMES
 
AUX ENTRELACS DE LA VIE
 
 
Chapitre III
LES ENTRELACS DE FILS :

 
DU CELTISME AUX PREMIERS TEMPS DU CHRISTIANISME
 
 
 
 
Croix celte.
 
 
 
 
 
"Celtic Art" (2) : Le Couple alchimique.
 
Que nous enseigne le Couple alchimique qui se livre apparemment à un bras de fer ? Le dessin circulaire s'inscrit dans un cercle au centre d'un quadrangle marqué aux quatre coins de nœuds triangulaires. Les coudes appuyés sur leurs genoux, l'homme et la femme s'affrontent. Ils se jaugent du regard. Les deux autres mains saisissent les chevilles de leurs jambes nouées. Les cheveux nattés se déploient majestueusement dans une onde d'entrelacs formant les corps de deux dragons-vouivres terribles et semblables ; ils laissent sortir, entre leurs crocs menaçants, des langues qui s'épousent et forment un déploiement végétal servant de base aux deux partenaires. La barbe de l'homme descend en longue natte serrée entre ses pieds et se termine par un nœud. Un autre nœud semblable prend naissance dans la chevelure de la femme.
La virilité, la force et la réceptivité sont là, autant masculines que féminines. Quel sera le dénouement de cette lutte ? L'unité de l'androgyne ainsi exposée.
Dans cette représentation duelle, l'unité principielle sourd de cette tension équilibrée qui ne nécessite nulle victoire de l'un sur l'autre et se suffit à elle-même.
Toute l'âme celte est là dans sa force, sa puissance, sa beauté, son harmonie, cet équilibre impressionnant de détermination calme. Ainsi la force de vie fait-elle naître les formes qui se dissolvent dans son tourbillon immobile.
 


"Celtic Art" : Les deux tireurs de Barbe (2).
Les deux « tireurs de barbe » du Livre de Kell, frères apparemment jumeaux se contemplant dans un surprenant effet de miroir, sont assis sur des feuilles de houx « symbole de la connaissance (...) car ses feuilles vernissées maintiennent les gouttes de Rosée et de Pluie du Ciel, ou en reflètent la lumière (3) ». Ils ont le regard dur, concentré, le dos droit ; deux jambes s'entrecroisent tandis que les deux autres plus longues forment un T très terrestre qui supporte l'ensemble. Les mains serrent solidement les barbes et les avant-bras. La barbe, symbole à la fois de virilité, de courage et de sagesse, est importante chez les Celtes, au point que le jeune héros légendaire Cuchulainn, encore imberbe voit les guerriers d'Irlande refuser de le combattre. Il doit se faire une fausse barbe magique avec de l'herbe, la barbe de la terre, pour qu'ils acceptent le combat. Les barbes se prolongent en liens qui enlacent les jambes La chevelure longue, symbole de force vitale, de virilité et d'indépendance, marque la noblesse ou la royauté. Les entrelacs qui naissent de leurs chevelures nouent une relation dont le déploiement forme un nuage d'entrelacs au-dessus de leurs têtes, illustrant l'intelligence cosmique qui les habite, à moins que ce ne soit plus humainement l'enchevêtrement de leurs pensées mentales...

Si la beauté de la calligraphie est primordiale, elle est cependant au service d'une pensée à transcrire. L'entrelacs, lui, est équilibre, beauté, ornement ; image symbolique, il est chargé de multiples interprétations.
Les plus anciens entrelacs sont peut-être les caducées qui rassemblent autour d'un axe deux serpents enlacés. Sur la coupe de Gudea, provenant de l'ancienne Sumer, est représenté le plus ancien caducée connu. Dédié par le roi du Lagash au dieu Ningizzida, « Seigneur de l'Arbre de la Vérité », il représente deux serpents entrelacés, enroulés autour d'un axe vertical.
 
 
 
Coupe de Gudea, en stéatite verte.
 
 
 
 
Sumer, vers 2 400 av. J.-C., Musée du Louvre, salle II, Paris.
 
 

Tous les caducées peuvent être vus comme des entrelacs semblables à ceux formés dans le corps humain par les deux nadhis idha et pengala s'enroulant autour de shushuma, axe central correspondant à la colonne vertébrale. Cette coupe présente d'ailleurs sept nœuds , correspondant aux sept chakras ou roues de la tradition indienne, le septième étant au niveau des deux têtes. L'axe unitaire vertical réunit les deux courants d'énergie complémentaires tout comme le coup de baguette d'Hermès réconcilia, selon la légende, les deux serpents en train de se battre. C'est la condition essentielle pour que la santé prévale sur la maladie ; les médecins ont fait justement du caducée leur symbole. La santé s'exprime par la souplesse à suivre les enseignements de la vie et l'entrelacs symbolise à merveille cette qualité. Cependant, la plupart des caducées présentent un nombre variable de nœuds, la tradition n'étant pas maintenue dans toute sa justesse.

Dans l'art celte, l’entrelacs est omniprésent. Que ce soient les objets scandinaves en argent découverts en Russie, en Pologne, en Norvège ou en Allemagne, il n’est pas une décoration qui n'expose des entrelacs plus extraordinaires les uns que les autres. Il faut admirer les objets découverts à Hiddensée (Russie), le trésor en argent de Bornein (Pologne), le fourreau viking de Danilovna (Russie), la fibule en argent trouvée sur les bords du Don, la tête de monstre gravée sur un pieu à Oseberg (Norvège) ou une cassette de bronze doré et d'ivoire de morse trouvée en Allemagne, pour apprécier la plénitude de cet art. Les terres celtes comme les terres conquises lors de l'épopée viking ont vu ces motifs décoratifs embellir toutes choses. Les serpents entrelacés décorent les crosses d'évêque ; partout des formes animalières serpentines s'entrelacent, des dragons-vouivres et des formes végétales se conjuguent. Ces motifs se retrouvent aussi bien dans l'art de la joaillerie, dans le travail du métal, que dans la gravure des pierres. Les entrelacs décorent aussi bien la harpe de Brian Born que des sacoches de cuir, des coffres et d'autres objets pratiques.

 
 
 
Crosse d’évêque.
 
 

Ces entrelacs sont à l'image de ceux que forment les réseaux souterrains dans lesquels circulent l’énergie tellurique. Carnac a dû être, du temps de sa totalité, une immense texture d'entrelacs comme d'ailleurs tous les anciens sites de pierres levées qu'ils soient Corses, Ibériques ou Ethiopiens. Les courants formaient-ils en ces lieux des nœuds d'énergie ou les pierres ont-elles été dressées à ces endroits pour susciter leur présence ? Il est pratiquement impossible de le savoir.
 
 
 
Entrelacs des courants telluriques Michaël et Mary
dans la région d'Avebury. Angleterre (4).
 
 

Des géobiologistes anglais ont étudié, depuis le Mont Saint-Michel de Cornouailles jusqu'à Hopton, en passant par Stonehenge et Dorchester, les parcours souterrains de deux courants d'énergies telluriques qui s'entrecroisent constamment . L'un, masculin et solaire, passe par les lieux dédiés à saint Michel ; l'autre, féminin et lunaire, passe par les lieux dédiés à sainte Marie ou à sainte Marguerite . Il est remarquable de voir que ces courants traversent les anciens tumulus, les dolmens, les menhirs, les anciens lieux de culte du serpent-dragon-vouivre, les anciennes églises romanes, les Hauts Lieux qui ont de tout temps magnétisé les humains. Toute la terre est ainsi tissée par des courants d'énergie qui s'entrelacent et forment comme le système nerveux de la Terre Mère, organisme vivant.
 
 
 
 


Les énergies de la terre s'élevant vers le ciel.
 
 

Toutes les traditions ont utilisé le serpent-dragon-vouivre pour symboliser la puissance de ces énergies, comme par exemple chez les Scandinaves, le serpent Miogadorm « plus ancien que les dieux mêmes » et qui maintient le monde « en place dans les replis de son corps », selon l'Edda.
Ceux que les Grecs appelaient barbaroi, les étrangers, pasteurs et chasseurs nomades, proscrivaient, dans leur art, la représentation de la figure humaine et privilégiaient les figures zoomorphes, fantastiques, incorporées dans les motifs d'entrelacs « lacis inextricables de formes enrubannées revenant sans cesse sur elles-mêmes. » L'espace, pour les nomades, est indéfini, mouvant, hétérogène, sans directions affirmées. Ils vont et viennent, font retour sur eux-mêmes et l'entrelacs image parfaitement leurs pérégrinations. Le monde est pour eux à l'état de genèse perpétuelle ; les formes s'engendrent, naissent et disparaissent et il en est de même des âmes en migration à travers les formes successives.
Yggdrasil, l'Arbre qui soutient le Monde des Scandinaves, est très souvent représenté par des courbes entrelacées comme sur le bas-relief de l’église en bois, la stavkirke, d'Urnes en Norvège où un animal stylisé, un daim (7) peut-être, ou un cheval, animal sacré des païens vikings, en broute les feuilles. Cet arbre est, comme dans les autres traditions, axe du monde, « ferme soutien de l'univers, lien de toutes choses, support de la terre habitée, entrelacement cosmique (8) ».

 
 
 
 
Bas-relief scandinave de la stavkirke d'Urnes, Norvège.
 
 

Une chaîne d'entrelacs, présentant une succession de nœuds semblables, entoure les scènes gravées sur la pierre commémorative provenant de Lärbro (Gotland) et représentant le culte rendu traditionnellement par les Vikings à Odin. Ce dieu conquit « la sagesse des runes » après être resté suspendu neuf jours et neuf nuits à l'Arbre du Monde. Cette chaîne illustre particulièrement le pouvoir de refréner par ses nœuds, et de lâcher, par le déroulement de la corde jusqu'au nœud suivant. La terreur du dieu enchaîne, mais son culte engendre des élans de dévotion aveugle qui délivrent de toute inhibition et de toute peur de la mort. Un talisman formé de trois triangles entrelacés souvent représenté par les Vikings, le valkut, est présent sur l'une des scènes de cette pierre.
 
 
 
 
Valkut viking.
 
 

Les peuples nomades vikings qui, depuis la Scandinavie, dévastèrent l'Occident et la Russie, décoraient donc leurs vaisseaux, leurs chars, leurs mobiliers, leurs bijoux avec, comme ornement principal, des entrelacs constitués de formes animales très stylisées. L'énergie vitale ainsi personnifiée est celle de ses conquérants barbares ; c'est la force cosmique par excellence. « Sans doute les ondulations de l'entrelacs, surtout quand ils ornent un rinceau, peuvent-ils être mis en relation avec les vagues de la mer. Cependant l'animal retrouve sa force sauvage qui prend un caractère éruptif quand une gueule de dragon jaillit de l'ornement en figure de proue des drakkars.(9) »
 
 
 
 
Tympan de la porte sud de la chapelle San-Quilico, San-Lorenzo. Corse.
 
 

Les entrelacs du portail de l'église d'Heddal (Norvège) soulignent les scènes légendaires des Eddas qui montrent comment le héros Sigurd (ou Siegfried) vainquit le dragon-vouivre Fafnir. Toutes les traditions sont riches en héros, chevaliers et saints, dompteurs de dragon ; ce sont tous ceux qui ont maîtrisé les forces brutes de la nature, les énergies telluriques pour ordonner le chaos primordial. Ce n'est pas la moindre surprise de trouver en Corse un San Quilico maîtrisant le serpent sous des entrelacs bien caractéristiques !
Que dire des entrelacs de la grande croix runique de Grishohm (Suède), de ceux de la grande Pierre viking de Kirk Michael (île de Man), de ceux des pierres levées pictes, de ceux des croix chrétiennes irlandaises ? Ce sont autant de chefs d'œuvre qui n'ont d'égal que les entrelacs des Evangéliaires d'Irlande et de Grande-Bretagne. Et la christianisation se greffe tout naturellement sur cet art ancestral.

 
 
 
 
Christ crucifié gravé sur la pierre de Jellinge.
 
 

Durant la période chrétienne archaïque se sont multipliés les entrelacs à deux ou trois rubans décorant coffrets, broches annulaires en argent, “targes” traditionnels (boucliers ronds), dirks (poignards) irlandais, dans des décors animaliers (10).
Dans les grands monastères de Northumbrie et d'Irlande, du VIIème au IXème siècle, les moines en produisirent de nombreux exemplaires. Parmi ceux-ci nous sont parvenus entre autres "Les Evangiles de Lindisfarne" (11) (environ 700), dont certaines croix sont décorées d'entrelacs si denses que l'œil à peine à suivre leur danse, et Les Evangiles de MacDurnan
? (IXème s.). La beauté envoûtante de leurs enluminures est telle qu'on leur attribuait des pouvoirs de talisman. Elles suscitent toujours l'admiration et l'étonnement tant elles excellent. « La décoration linéaire n'y est plus l'encadrement ou la décoration, elle en est le sujet. On en arrive à l'impression que le texte, souvent relégué, n'est qu'un prétexte. C'est le déchaînement à la fois impétueux et minutieux, incohérent et strictement calculé d'un enchevêtrement d'entrelacs, de lignes, de figures, de gammes de couleurs, dans le même esprit que la numismatique ou la gravure sur métal de la Tène (12). On sent un peuple en pleine possession de son génie et libre de l'exprimer (13). » Ce qu'il exprime, c'est la conscience qu'il a de l'entrelacement de toute chose, et tout particulièrement des destinées humaines. Dernier moyen d'échapper à la discipline romaine, ces lacis inextricables de formes vivantes, zoomorphes, abstraites, incluant cependant la représentation humaine, sont les derniers sursauts de peuples encore à-demi nomades.
 
 
 
Christ crucifié. Manuscrit irlandais de Saint-Gall.
 
 

Les noeuds et les entrelacs, dans un jeu aux multiples courbes, donnent naissance à tout ce qui vit, hommes, animaux, plantes. Evangéliaires, croix, reliquaires commecelui du bras de saint Lachtin (Donaghmore) et le reliquaire de la croix de saint Patrick (1100), écrins sont décorés de ces motifs qui se renouvellent dans un déploiement extraordinaire qui hypnotise celui qui les regarde et l'aide ainsi dans sa contemplation-concentration. Les enluminures sont toujours support de méditation. Le génie celte s'y exprime là dans toute sa magnificence car si les motifs sont chrétiens, l'art, lui, plonge ses racines dans un terreau fertile plus ancien. Les représentations des serpents-vouivres y sont abondantes. « L'entrelacs, qui dans le Livre de Kells parvient à un haut degré d'ingéniosité, s'était développé dans l'Antiquité (...) Dans le Livre de Durrow datant de la fin du VIIème siècle, l'entrelacs s'enrichit de motifs zoomorphes et d'éléments abstraits qui, combinés à la complexité des motifs de spirale et de trompette de l'art celte, préfigurent le raffinement du Livre de Kells.(14) »
Dans ce livre, les croix sont omniprésentes et prennent toutes les formes imaginables, indiquant les axes célestes, croix de saint André, croix incluses dans l'écriture enluminée, dans les membres du Christ, dans l'auréole de la Vierge, ou bien encore entrelacs à ruban disposés en croix dans les coins des pages.

 
 
 
 
Crucifix en bronze doré. Irlande, VIIème siècle.
 
 

Le chef d'œuvre par excellence est donc le Livre de Kells dont on a pu dire qu'il était « non l'œuvre des hommes, mais celle des anges (15) » et contenant « des merveilles toujours renouvelées (16) » ! Œuvre inachevée cependant... Au Moyen Age, il était connu sous le nom d'Evangéliaire de Colombkill. C'est un manuscrit grand format du texte latin des Evangiles datant des premiers siècles de la christianisation de l'Irlande. « Le texte est orné, et par la même expliqué, d'illustrations d'une grande subtilité iconographique. Les mots et les phrases essentielles sont enluminés, et le texte est égayé de lettrines et de dessins interlinéaires d'une inventivité continuellement renouvelée. Les grandes pages décorées, desquelles le manuscrit tire principalement sa renommée, consistent en symboles et portraits des évangélistes précédant les Evangiles mêmes, en représentations du Christ, de la Vierge à l'Enfant, ainsi qu'en illustrations de la Tentation du Christ et du Baiser de Judas.(17) »
L'entrelacs gravé sur la croix semble associer le monde de la nature à celui de la grâce puisque la croix, dans la symbolique christique, mène à la résurrection. Un crucifix irlandais en bronze doré du VIIème siècle montre bien comment la tradition celtique pénètre et imprègne le christianisme à son origine. Une double rangée de trois spirales, solaires à droite et lunaires à gauche couvre la poitrine du Christ crucifié, mettant en valeur le chakra du cœur. Sous ce plastron, la robe porte verticalement un entrelacs celtique. Le haut de la croix forme une sorte de bindou sur lequel est gravé le triskel en spirale, triple couronne royale. Canaux des énergies subtiles, les spirales, entrelacs et triskels se retrouvent aussi bien sur le vêtement du Christ que sur ceux des quatre évangélistes, deux au sol et deux sur la barre horizontale de la croix. Unification de la verticale et de l'horizontale, unification des quatre éléments Terre, Air, Eau, Feu associés aux quatre évangélistes : Taureau (Luc), l'Aigle (Jean), Jeune Homme (Matthieu) et Lion (Marc)
Certaines croix grecques sculptées au XIème siècle sont des entrelacs d'inspiration celte. Les deux natures humaine et divine sont entrelacées et le mot, Nike qui est parfois associé aux initiales du Christ, signifie Victoire ; victoire du divin sur l'humain, de la vie sur la mort, de la résurrection sur la tombe. Elles peuvent être à deux traverses comme la croix de Lorraine, mais elles sont toujours des Arbres de Vie. « La croix est un arbre de beauté; sacré par le sang du Christ, il est plein de tous les fruits (18).»

 
 
 
 
Enluminure du Missel de Berthold. Allemagne, début du XIIIème s.
 
 

Le Tau initial, enluminure du Missel de Berthold (Allemagne, début du XIIIème s.) montre le Christ couronnant l'Axe du Monde, lien vertical entre le Ciel et la Terre. L'axe est double et le flux de l'Energie se déploie dans une vaste spirale centrale brune et dans quatre spirales grises qui s'équilibrent aux quatre coins du quadrangle. Dans leurs entrelacs naissent d'autres spirales. « La spirale centrale, le cœur qui englobe tout, s'épanche à la façon des ondes de l'océan pour embrasser tout l'univers (19). »
 
 
 
 
Lettrine U (erba), début du livre de l'Ecclésiaste,
 
 
 
 
Bible de Floreffe (C. 1150-1170). Londres, British Museum.
 
 

Au XIIème siècle, dans la Meuse, l'orfèvrerie et la miniature sont en étroite symbiose et continuent de s'inspirer largement de l'art de l'entrelacs celte. Il en sera ainsi durant la plus grande partie du Moyen Age dans toute l'Europe.
L'Ars lineandi apparut en Italie au VIIème s. lorsque saint Colomban, venu de Bretagne, terre Celte par excellence, fonda le monastère de Bobbia où il est enterré, dans la vallée de la Trébie, au sud de Plaisance. Sur les murs extérieurs des édifices s'étalent les bandes d'entrelacs, dites lombardes ; ce style s'est propagé jusque sur les bords du Rhin et plus loin encore. L'art croate de Dalmatie est un rameau de l'art lombard italien. Les chapiteaux des églises romanes utilisent très souvent l'entrelacs comme élément décoratif symbolique.
L'ancien nomadisme a cédé le pas à la sédentarité, mais toutes les religions promeuvent le pèlerinage qui s'y substitue partiellement, pour maintenir l'essentiel de la vocation humaine. Le tourisme même en est un substitut, et les foules vont admirer et se nourrir de tout ce que nos ancêtres ont su construire, graver, décorer. « Dieu aime la beauté » répètent, après le Prophète, tous les soufis et les gnostiques. Le même Esprit guide la main de tous les artistes, moines, religieux ou mystiques qui mettent au service du Livre qui leur est révélé tout leur talent. Quelle que soit la coloration particulière de leurs traditions respectives, c'est la mise en œuvre de la beauté qui importe et c'est elle qui élève l'âme, transcende la matière, en révéle l'essence cachée aux yeux du profane.

 
 
 
 
Chapiteau de l'église de Puyravault - Vendée ((20).
 
 
(1) Book of Kells - VIe s. ; Dublin, Trinity College.
(2) BAIN, Georges, Celtic Art, Glasgow, 1951.
(3) MONIN, Emmanuel-Yves - Le Message des tapisseries de la Dame à la Licorne - Le Point d'Eau, 1971, p. 11.
(4) MILLER, Hamish et BROADHURST, Paul - The Sun and the Serpent - Lanceston (Cornwall) : Pendragon Press, 1989, p. 203.
(5) Marie : sonorité MeRe
?, Mère ; Marguerite : sonorité MeReGue?, Mère Guérisseuse, comme dans Morgue, Morgane, Mère-Grand, dans la Langue des Oiseaux.
(6) BAZIN, Germain - Dictionnaire des styles - Paris : Somogy, 1987, p. 43.
(7) Les mondes nordiques : histoire et survivance de l'Europe barbare - Sous la direction de David M. WILSON - VBI UNU Books International.
(8) Sixième homélie sur la Pâque du Pseudo-Chrisostome, cité par LUBAC, Henri de - Catholicisme : les aspects sociaux du dogme - Paris, 1941, p. 366.
(9) BAZIN, Germain - Dictionnaire des styles - Op. cit., p. 375.
(10) Voir LAING, Lloyd et Jennifer - L'Art celte - Thames & Hudson, 1992.
(11) British Museum, environ 700 après J.-C.
(12) A la Tène, dans le canton de Neuchâtel (Suisse) ont été trouvés des objets datés du deuxième âge du fer, période gauloise consécutive à celle d'Hallstatt et antérieure à l'occupation romaine (protohistoire). Les trois périodes dites de la Tène s'étendent du Ve siècle av. J.-C. jusqu'à la conquête romaine.
(13) LAUNAY, Olivier - La Civilisation des Celtes - Ed. Famot, 1975, p. 257.
(14) MEEHAN, Bernard - Le Livre de Kells. L'objet le plus précieux d'Occident - Paris : Ed. Thomas & Hudson, 1995, p. 17.
(15) Gerald de BARY - XIIIème s.
(16) LAUNAY, Olivier - La Civilisation des Celtes - Ed. Famot, 1975, p. 257.
(17) MEEHAN, Bernard - Le Livre de Kells. L'objet le plus précieux d'Occident - Op. cit., p. 9.
(18) GOURMONT Rémy de - Le latin mystique. Les poètes de l'antiphonaire et la symbolique au Moyen Age - Paris, 1913, p. 293.
(19)PURCE Jill - La Spirale mystique. Le voyage itinérant de l'âme - Ed. Librairie de Médicis, Singapour, 1994, fig. 28.
(20) Un autre très bel exemple est celui des chapiteaux de la nef de Chaudeniers, en Vendée.
 
 
 
 
Mosquée d'Ispahan.
 

 
Quelques dessins d’entrelacs et leur sens
 
par
Kinthia Appavou
 
LA CREATION
 
La création
 
Cet entrelacs est celui de la Création : la parole sort de l’Infini, Béni-Soit-Il, et quatre dragons en émergent qui sont les 4 éléments : Dragons de Terre, Dragon d’Air, Dragon d’Eau, Dragon de Feu, gardiens du labyrinthe que forment leurs ailes entrelacées.
 
Depuis notre naissance, nous sommes projetés dans ce labyrinthe du quaternaire, et quel que soit le chemin, nous finirons par retourner à la Source de tous les chemins. Chemins de lumière au sein des entrailles de la Terre-Mère nourricière, chemins où l’Energie du Dragon-Vouivre est présente et nous nourrit.
 
Les gardiens nous ouvrent aussi les portes du Firmament constellé d’étoiles, à condition d’avoir harmonisé en nous les deux forces complémentaires imagées par le Soleil et la Lune qui sont nos luminaires, et avoir effectué les passages qui nous sont demandés.
L’Esprit de l’homme est appelé à s’élever : ainsi l’homme pourra renaître en tant que Fils de la Terre et du Ciel, et être le point de jonction entre les deux, à l’image des dragons.
 
Homme de Terre, Homme d’Air, Homme d’Eau, Homme de Feu, tous les éléments réconciliés pourront vibrer à l’Unisson et chanter le bonheur de vivre sur cette sainte Terre, Terre sainte.
 
 
Dessin Kinthia Appavou,
d’après le « Book of Kells ».1
 
LE LABYRINTHE « CRETOIS »2
 
Labyrinthe.JPG 
 
C’est un des motifs les plus anciens que l’on trouve un peu partout dans le monde et même gravé par les indiens Hopi dans une grotte de l’Arizona pour qui il symbolise la « Mère Terre ».
 
Simple, il est le fondement de tous les autres labyrinthes, notamment celui de Chartres. Ici, l’entrée se fait par la droite, on suit le chemin (orange) de la première circonvolution, mouvement pendulaire allant de droite à gauche et par un retournement, de gauche à droite pour revenir presque au point de départ…
Le mouvement se poursuit dans une deuxième circonvolution (violet) qui semble tout d’abord nous éloigner du centre puis, dans le retournement, nous en ramène tout près.
Ensuite, on aborde la troisième circonvolution (marron) : le dessin nous fait apparaître l’image du fœtus dans le ventre de sa mère ou l’attitude d’un orant, tête baissée, dos incliné vers l’avant. On redevient un tout petit enfant, juste réceptif à la pulsation de la vie.
 
La dernière étape (orange clair) nous conduit au cœur du labyrinthe, situé au niveau du Hara de l’enfant : c’est là qu’est la force de Vie qui nous connecte à notre Mère la Terre.
C’est aussi le Nombril de l’enfant, mais aussi du Monde manifesté.
Et ce cœur du labyrinthe qui est situé dans cette dernière boucle, c’est le Point de Repos, de Silence absolu.

Telle est la Voie du Labyrinthe.
 
 

1 in Celtic Art, the methods of Construction de George Bain, ed. Constable London, p. 54
[2] Voir notre chapitre sur les labyrinthes, in La Vouivre, un symbole universel, Kinthia  Appavou et Régor R. Mougeot, Editions, Ediru, p. 279 à 294
 
 
 
 
 
LA BARQUE ET LE CŒUR
 
 
 EntrelacK
 
Cet entrelacs est composé de deux motifs qui s’interpénètrent : d’une part, ce que j’appelle « la barque » avec sa grande courbe qui va d’une extrémité à l’autre, et d’autre part, le cœur, visible à l’évidence.
 
La barque a la couleur de la mer, bleue, entourée d’argent. L’eau sur lequel elle vogue, c’est aussi le reflet de toutes mes émotions, ma sensibilité, que je dois reconnaître, accepter, comprendre, assumer. Alors je peux naviguer à travers l’existence et franchir tous les obstacles, les tempêtes, les orages, avec mon cœur bien amarré.
Le Cœur a la couleur du Soleil à l’aurore, orange. Entouré d’or, il reçoit la lumière d’En-Haut pour me guider. Il pulse au rythme de la Vie, il me donne la direction d’intention, c’est lui qui doit gouverner et diriger la barque. C’est la fine pointe de l’âme et si je l’écoute, je suis déjà sauvée car j’empêcherai la barque d’être à la dérive.
 
La barque me fait voyager, c’est aussi mon corps, mais où que j’aille, je dois y aller avec mon cœur. C’est toute la force de l’Unité du corps et de l’âme qui l’habite.
Comme l’a dit Saint-Exupéry par la voix du Petit Prince : « L’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur. ».
 
C’est l’entrelacs des « gens du voyage » pour qui comprend que nous sommes tous des voyageurs de passage sur Terre, des « nomades » en l’âme, qui n’emmènent que l’Essentiel avec eux sans s’encombrer de futilités.
 
 
LA CROIX
 
 
EntrelacK3.JPG 
 
J’aime ce rapport du vide et du plein dans cet entrelacs que j’ai nommé « la croix ». Celle-ci est formée par le vide (bleu) créé au centre par les entrelacs qui se croisent. Le point central de la croix est un vide aussi, centre du tissage des fils qui se déploient dans les quatre directions.
 
La forme nous laisse saisir l’informel : c’est tout l’art des bâtisseurs qui est dévoilé ainsi, car ce motif est la reproduction d’un tracé trouvé « par hasard » sur la paroi en bois (confessionnal ?) à l’église de St-Sulpice-de-Favières (Essonne).
 
Il en est ainsi des paroles et des écrits : l’essentiel se laisse percevoir sans mots, par l’évidence de Ce qui Est. 
 
 
LE PENTAGRAMME
 
 
EntrelacK2.JPG 
 
 
Le fil se déroule et s’entrelace comme les veines et les artères qui font circuler le sang dans notre corps. Ici, se découvre le pentagramme qui est la structure donnant l’étoile à cinq branches : celle-ci recèle le nombre d’or, Phi φ dont le nombre est 1,618…, « considéré comme intervenant dans l’équilibre et l’harmonie de la structure des êtres et des choses »[1].
L’homme debout, jambes et bras écartés, pieds ancrés au sol et réceptif aux énergies cosmiques, et le cœur ouvert et rayonnant. N’est-ce pas de cette manière que l’on peut être heureux ?
 
[1] DEGHAYE, André, Le Nombre du Fils, Dervy, p. 19

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