DU TISSAGE DES FORMES

AUX ENTRELACS DE LA VIE


 
 

Chapitre I

DE LA LIGNE À L'ENTRELACS OU LA BOUCLE FERMÉE DE L'INDIVIDUATION





Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons longuement parlé de l'onde, de la spirale et des volutes des tracés labyrinthiques. Les ondes de forme creusent leurs champs morphogénétiques (1) dans lesquels nous puisons instinctivement, par intuition le plus souvent, sans avoir conscience du processus ; c’est à partir d’elles que nous donnons à la matière de nouvelles formes de plus en plus complexes. Le dessin, l’art du trait, peut-être l’une des plus anciennes formes de l’art, a suscité très vite la réflexion et l’interrogation sur ce qu’est la condition humaine.
L'Ars lineandi, l'art de tracer une ligne, de la dessiner ou de la graver, qu'il soit lombard, irlandais, celtique, arabe, oriental, préhistorique, médiéval ou contemporain, met en forme dans la matière les élans de l'âme. Il « est la réminiscence des idées invisibles dans l'âme et voici quels en sont les résultats (...) : il donne vie à ses propres connaissances, éveille l'esprit, purifie l'entendement et met au jour les formes qui appartiennent à notre essence. Il met fin à la bassesse et à l'ignorance qui nous sont inhérentes depuis notre naissance et nous libère des chaînes de la déraison. Il réveille l'âme de son sommeil et l'élève vers l'esprit. Sans lui, nous ne serions pas vraiment des êtres humains, il nous fait contempler l'esprit et nous guide à nouveau vers les Dieux » affirmait déjà Proclus (2).
Cette tradition s'est toujours maintenue dans toutes les civilisations qui, avec leurs colorations propres, ont traduit l'extraordinaire prolifération d'une manifestation toujours neuve. Qui n'a admiré la sûreté du trait des dessins préhistoriques, des mammouths de la grotte de Rouffignac, des bovins et chevaux de Lascaux ou d'Altamira ? Et combien d'autres grottes encore ? Sans oublier le bestiaire disséminé sur les parois rocheuses dans tout le Sahara. Une simple ligne ocre ou charbonneuse et la pierre s'anime ! Le geste de nos lointains ancêtres est refait actuellement par tous les peintres et dessinateurs animaliers qui, d'un trait de crayon, font revivre, comme Robert Hainard, un bison dans la tourmente, la brusque apparition d'un ours, d'un sanglier, d'un renne... (3) par la magie d'un simple trait.





Peintures rupestre. Sahara.

La ligne est la trace laissée par le mouvement intentionnel de la main. Mais qui guide cette main ? L'œil, la volonté ? Plus profondément, une inspiration qui conçoit et réalise à travers l'homme. « Les lignes et figures sont des signes visibles des gestes de Dieu. Apprends à les concevoir : tu comprendras comment Dieu a créé le monde (4) ».
Quelles peuvent être les significations des plus simples tracés ? La ligne droite figure la rectitude de la loi dans ce qu'elle a d'exotérique ; « chaque ligne est un axe du monde (5) » mais de cet axe jaillit la vie qui s'image dans la souplesse de la ligne courbe. Sans l'irruption du rythme, elle serait comme morte. « C'est ainsi que Celui qui est Toute-Sagesse a conçu le monde des formes, dont tout l'être est contenu dans le contraste entre les lignes droites et les lignes courbes.(6) » La ligne courbe est à la ligne droite ce que l'ésotérisme est à l'exotérique, ce que le paradis est à l'enfer, ce que la souplesse est à la rigidité. Le rythme d'un tracé, c'est sa respiration, contraction et expansion, concentration et relâchement, déploiement en vue d'un croisement, et puis la trace s'arrondit, s'étire, fait retour sur elle-même, amorce un nœud, une boucle, un entrelacs...
Que disaient les graveurs lombards du Moyen Age ? « Dans les entrelacs, les chœurs des anges font résonner leur Puissance créatrice. » Et les anges, « ce sont des énergies.(7) » D'ailleurs les entrelacs sont bénéfiques et chassent les esprits malins, les mauvaises énergies, car « les mauvais esprits (comme chacun sait) ne peuvent voler qu'en ligne droite (8) » ! Ainsi la ligne droite, rectitude de la loi pour l'un, est-elle la voie des mauvais esprits pour un autre ! Ainsi en va-t-il des opinions humaines si l'on ne sait les réconcilier dans la justesse puisque toute courbe dynamique recèle la force de la direction d'une droite comme toute droite vivante vibre déjà de la force d'une courbe.
On appelait fil de la Trinité les nœuds sculptés des Lombards comportant trois fils formant un ruban. Dans l'art lombard de la gravure, au début du Moyen Age, une “loi secrète” réservait le tracé des lignes au Maître ; « les lignes, manifestation de l'Intelligence cosmique, étaient ordonnées librement (9) » et devaient être justes, ni concentrées, ni relâchées, fruit de l'harmonie de l'œil et de la main.





Exemples d'entrelacs.

Les entrelacs à un fil, les plus simples, peuvent être multipliés de manière indéfinie. Les lignes ondulées se refermant sur elles-mêmes, s'arrondissent, se déplient, s'étirent, se déploient, se retournent, se croisent, forment des ventres qui se relâchent et se contractent, traduisant les rythmes des vibrations de la vie. Une respiration s'installe dans la répétition d'un motif plus ou moins simple, plus ou moins complexe, à la façon des ondes enregistrées sur les écrans des oscilloscopes.
Le fil est fluide, il coule harmonieusement. Traditionnellement, il est dit que l'harmonie du dessin est induit par l'harmonie des sphères célestes.
Très vite, le nombre de fils se multiplie pour ajouter à la complexité de la représentation ; les fils se différencient en s'unissant et s'unissent en se différenciant.
« Toute chose en un Tout s'unit ;
L'une en l'autre vit et agit ! (10) »
Mais toute ligne est une vue de l'esprit, elle n'existe en réalité pour le géomètre que comme l'intersection de deux surfaces. Adrien Marie Le Gendre, dans son livre Eléments de géométrie écrit : « Le lieu où les surfaces de deux corps se rencontrent est appelé ligne.(11) » Alors que le point est un être géométrique sans dimension, n'ayant ni longueur, ni largeur, ni épaisseur, la ligne est un être géométrique à une dimension, elle possède une longueur mais elle est sans largeur et sans épaisseur (12) !





Façade d'une habitation de la vieille ville de Zinder. Niger.

Paradoxe des postulats mathématiques, puisqu'ainsi les points et les lignes ne peuvent être tracés que par approximation ! Cependant la nature nous donne l'idée de la ligne lorsque nous percevons la limite entre deux surfaces. La trace visible dessinée trahit déjà les postulats du mathématicien, mais elle est réalité pour l'œil. L'artiste ou le mystique ont d'autres approches ! Qui peut savoir comment naît une ligne, à partir de quel point, comment elle meurt et comment à partir d'elle naît la surface ? La ligne s'élance, de rien vers l'indéfini ; la partie visible n'en est que la trace. A l'image de la création elle ne connaît ni début ni fin. Elle est, comme nous le sommes, tirée du vide, un vide plein de tous les possibles. « Comment pourrait-on dire quand finit le fleuve et où commence la mer ? (13) » Tout n'est-il pas d'abord vibration et sonorité avant d'être forme ?
Quand une ligne se brise, l'angle aigu n'est-il pas ressenti comme agressif au contraire de l'angle obtus ouvert et accueillant ? L'angle droit quant à lui a une solidité artificielle et implacable, pour tout dire mentale et mortelle. Il n'a rien de naturel. Le jeu des courbes convexes et concaves, comme les pleins et les déliés, oscille entre la rigidité et la dilution où se perdent les formes, un jeu d'apparences qui se répondent comme les vagues de la mer, nourri de son propre dynamisme. Horizontales et verticales n'existent pas dans la nature, elles sont le fruit d'une abstraction mentale, une projection de la raison, ce prisme déformant.
L'entrelacs complique à plaisir la simplicité du tracé labyrinthique. Au vrai, il traduit mieux la complexité de la réalité dans laquelle l'homme perd de vue le but ultime de son cheminement, à moins qu'il ne contemple de haut ces entrelacs, souvent appelés nœuds. Leur secret est d'être ni trop lâches, ni trop serrés. Leur succession marque contraction et expansion alternées et parfois l'impulsion volontaire change par une pointe la direction dans l'espace laissé libre. Les formes s'aiguisent, s'adoucissent, s'arrondissent, se retournent avec une force tour à tour centrifuge et centripète ; elles se métamorphosent constamment avec des phases de croissance et de décroissance. L'intérieur et l'extérieur s'accueillent mutuellement, se compénétrent et s'interrogent. Leur contemplation est envoûtante ; elles sont un support pour l'âme qui s'élève alors à la vénération de l'Esprit qui produit toute forme. Par elles jaillit le goût de l'impersonnel. L'harmonie est fruit de l'enthousiasme ! « L'art consiste à créer des organes par lesquels les dieux puissent parler aux hommes.(14) »
Et les entrelacs se dessinent de la même façon que se tressent les fils et les cordes. Sur la texture de plusieurs lignes plus ou moins longues de points en quinconce se tracent un nombre indéfini d'entrelacs. Ceux qui voudraient dessiner des entrelacs peuvent consulter le site :
http://www.entrelacs.net/





La Barque dans laquelle Râ traverse le royaume souterrain.
 Tombe de Séthis Ier. Vallée des Rois. Thèbes (Egypte).


« Que nous dessinions activement des formes ou les regardions - tout aussi activement sur le plan de la conscience - nous devrions sans cesse nous demander de quelles régions de l'esprit viennent leurs impulsions : du flux chaotique de la volonté inconsciente, de la rigidité des pensées mortes, ou bien de la “chaleur de l'amour” et de la “lumière de la Sagesse” émanant de mes propres forces d'âme et d'une essentialité spirituelle objective (15) ».
Lorsque le fil se replie sur lui-même pour former une boucle, il image parfaitement le repli sur soi qui caractérise l'individualité. Ainsi l'âme humaine est-elle enclose dans la forme, soumise à la succession des morts et des renaissances, enfermée dans la roue du temps.
« Boucler » quelqu'un, c'est, vulgairement, l'enfermer ! Dans la mythologie égyptienne, on conte que Râ fut bouclé par Isis, enfermé dans une boucle. Dans la tombe de Séthi Ier, située dans la vallée des Rois à Thèbes, est peinte la barque des morts transportant le dieu à tête de bélier ; il est enfermé, protégé par les enroulements en spirale du serpent Mehen. Le Soleil Râ est avalé par le Serpent Apophis durant son séjour nocturne dans le monde de sous-terre ; il est vomi par lui à chaque aurore nouvelle.
La boucle fermée, à l'exemple du serpent Ouroboros qui se mord la queue, est enfermement, protection, voire concentration, à l'inverse de la boucle ouverte qui est libération. Le Dragon alchimique qui se dévore la queue est semblable à l'anaconda Ronin qui, dans la tradition des amérindiens du Pérou, à moitié submergé, encercle les grandes eaux au centre desquelles se trouve l'arbre du monde. Ainsi est symbolisé partout l'enfermement qui est le nôtre dans le temps terrestre. Faire le tour de quoi que ce soit, c'est boucler la boucle pour revenir au point de départ dans l’enfermement cyclique d’une révolution.





L'Anaconda Ronin enserrant le monde.
D'après l'ayahusquero Laureano Ancon (Pérou).

La ligne courbe se refermant sur elle-même donne le cercle, symbole de la manifestation. Lorsqu'elle s'entrelace de la façon la plus simple, cela donne verticalement la graphie du huit. Le cercle O se noue en Ciel et Terre qui se différencient, et l'équilibre cosmique se crée « là où le Ciel et la Terre se tiennent embrassés (16) ». Nous pouvons voir là le symbole de l'individualité humaine, cette union indéfectible de notre soi terrestre et de notre Soi céleste, de notre ego individuel et de l' « Ego-Centre de l'Unique » selon l'expression de Karuna (17). Ce premier nœud fait coïncider le Centre de cette Manifestation avec le point de jonction où viendra se dresser l'Homme Parfait, l'Homme Universel, lors du dénouement final.


Pris horizontalement, ce huit étiré donne la boucle fermée de la lemniscate, le signe de l'indéfini mathématique (18) mais aussi la forme du chapeau du Bateleur, première carte du jeu de tarot, symbole « du rythme, de la respiration, et de la circulation (19) ». Ajouté aux autres attributs du Bateleur, il renforce l'impression de concentration sans effort.

Tout comme dans le simple dessin de cette boucle croisée et fermée sur elle-même, les rythmes de la vie tracent des dessins invisibles mais réels. « Il n'est pas exagéré de dire que le ciel résonne en accord avec la terre. Car le point où le soleil culmine à midi décrit au cours d'une année une lemniscate dans le ciel et cette forme varie d'une année sur l'autre.(20) » Ainsi cette danse du soleil est un mouvement vivant où se succèdent dans l'espace vingt-et-un mille lemniscates, toutes différentes avant que le rythme cosmique ne ramène la même forme. Les anciens savaient parler de l'harmonie des sphères. Nous connaissons maintenant les formes que prennent leurs trajectoires que de simples dessins peuvent représenter à partir de calculs possibles.




La danse du soleil : 
exemples de lemniscates parcourues par le soleil à diverses époques.

Les lemniscates entrelacées donnent un mouvement dansant, un rythme particulier qui se retrouvent dans l'art lombard, sur les autels, ciboriums, clôtures et chapiteaux. Le célèbre pendentif d'argent de Bergen (Allemagne) représente le Christ crucifié, les yeux ouverts.




Pendentif de Bergen (Allemagne, Hesse).

Le centre de la croix est marqué par un nœud et une lemniscate.
Le ruban de Moëbius dessine aussi une lemniscate et séduit l'esprit par la vision d'une surface retournée sur elle-même, unique et indéfinie.





Ruban de Moëbius.

Notre individualité, notre indivi-dualité, vivant sa danse du soleil, à l'image du huit, à l'image de la lemniscate du bateleur de la carte de tarot, à l'image du ruban de Moëbius, lorsqu'elle prend conscience de sa totalité, réalise alors le « deux-un » comme il est dit dans l’évangile de Thomas.
Et, selon l'adage du Trismègiste : « Il est vrai, certain et très véritable que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et ce qui est en bas comme ce qui est en haut pour perpétrer les miracles d'une seule chose.(21) »


(1) Voir sur ce sujet les ouvrages de Rupert SHELDRAKE.
(2) Philososophe athénien, 412-485 ap. J.-C.
(3) HAINARD, Robert - Chasse au crayon - Neufchâtel (Suisse) : Ed. de la Baconnière, 1969.
(4) BRUNELLESCHI, Filippo, 1377-1446, architecte.
(5) NOVALIS - Fragments mathématiques.
(6) KEPLER, J. - Harmonice mundi - 1619.
(7) PLATON, Karuna - L'Instruction du Verseur d'Eau - Le Courrier du Livre, 1973 (Nouvelle édition avec supplément, Nice : Les Editions de la Promesse, 2000).
(8) FLEMING, Peter - One's Company - Londres, 1934.
(9) KUZLI, Rudolf - Le dessin de formes – Les Trois Arches, tome I - 1988, p. 35.
(10) GŒTHE - Faust - V. 447-448.
(11) 1794.
(12) Voir La Métaphysique des Chiffres - Chap. Un Point sait tout, Autoédition, 1998.
(13) KANDINSKY - Point, ligne, plan - Gonthier.
(14) STEINER, Rudolf - Vers un nouveau style en architecture - Editions Triades, p. 54.
(15) KUZLI, Rudolf - Le dessin de formes - Tome I - Op. cit., p. 53.
(16) COOMARASWAMY, Ananda K. - Hindouisme et Bouddhisme - Gallimard, 1949, p. 51.
(17) L'Instruction du Verseur d'Eau - Op. cit.
(18) Sur la confusion entre « infini » et « indéfini », voir GUÉNON, René - Les Principes du calcul infinitésimal - Gallimard, p. 19.
(19) Méditation sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot - Paris : Aubier, 1984, p 29.
(20) KUTZLI, Rudolf - Le dessin de formes - Tome I - Op. cit., p. 21 d'après STEINER, Rudolf - La Connaissance initiatique - Penmaenmawr : Ed. Triades, 1923.
(21) HERMÈS - La Table d'Emeraude.




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